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A l'affût
Dabord elle attend le soleil, lequel se fait prier. S'il accepte
de se montrer, Caroline dispose les vieux tabliers sur le bureau
de sa chambre, face aux fenêtres, côté Sud. Tabliers jadis blancs
qui, à force d'essuyer les pinceaux et les années, ont pris l'apparence
d'une peau dechirée en certains endroits et craquelée par les tâches,
ou draps comme figés, cuirassés par de vieilles couleurs. Ensuite,
Caroline attend: il n'y a qu'un seul instant où a lieu la révélation
du tissu par la lumière.
Elle prépare le piège à dimension: un grand panneau de peuplier
enduit - à chaud - de colle de peau de lapin. Le vieux tablier,
la boule de draps froissés doivent glisser de leur corps terrestre
vers leur image, sans souffrir ni se dénaturer. Bien qu'il faille
echanger leur troisième dimension contre un supplément d'âme, on
ne peut ni les empailler ni les embaumer. Dans ce transfert d'une
vie à l'autre, le chasseur devient passeur. Il - elle - prépare
des onguents et des fonds, dispose ses pinceaux en poil de martre
et de mangouste, et se met debout devant le piége. Peu importe alors
ce qu'endurent son dos ou ses jambes, c'est un jeu de patience avant
que pointent les couleurs cachées dans les plis et la clarté ensevelie
au fond de l'ombre.
Sur la palette, jamais de noir. Un peu de blanc pour les mélanges
et du blanc pur pour retourner à la lumière. Pour le rouge, une
pointe de laque de garance et de tête morte, pour le brun, la terre
de Sienne, brûlée ou non, de l'ocre et du violet, et quant au bleu,
de l'outremer, du cobalt et du céruleum. Sur 1e bois, quelques
traits a la sanguine pour commencer. Tablier, drap, disparaissez,
donnez-nous ce qui reste quand on vous a traversés avec les yeux
: de la présence pure.
On n'invente pas l'ombre. On la contemple et on la laisse dicter ses teintes.
Aucune ombre n'est exempte de clarté, aucun trou noir n'est privé
de lumière. Parfois les plis sont la brêche grise par où le ciel
laisse deviner l'envers des choses, parfois ils racontent le rouge
sombre du sexe des femmes. Parfois la femme qui se tient au bout
du pinceau tombe dans les plis, comme si le pinceau se retournait
pour la prendre à son propre piège, de telle sorte qu'enfin elle
voie ce piége en plein travail et comment elle y est prise et unie
à l'ombre comme à la lumière qui ne font que semblant de sortir
de l'image.
Ce sont des illuminations où même la douleur du dos ou des jambes
se fait oublier. L'objet a accompli son saut qualitatif. Le rouge
et l'ocre donnent un visage au relief. Ailleurs, l'ombre se dit
par le rose ou par le bleu. L'utilitaire est transcendé. Le carré
blanc irradié. L'être s'est laissé entrevoir dans un pli, à la rencontre
exacte du clair et de l'obscur. A la croisée de l'apparition et
de la disparition. Le miracle est capturé: La peinture est devenue
pensée. La pensée est devenue peinture. La couleur, la forme, l'ombre
et la lumière lui donnent du corps et de la peau.
Comme la vérité surgie du puits, la philosophie sort de ses labyrinthes
noirs et blancs, de ses chemins de lettres et de papier, pour se
coucher toute nue dans le vieux drap qui termine sa transsubstantiation.
Il y a à présent plus de lumière sur le tableau qu'il n'y en a jamais
eu dans l'atelier aux fenêtres plein Sud. Caroline est épuisée.
Anne François
Un catalogue de son oeuvre est édité par EDITIONS ART IN BELGIUM
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