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In suspendo
Ni intérieur ni extérieur. Rien sauf une matière froissée, Qui
semble suspendue dans le vide, dans un vide d'une blancheur éblouissante.
Sans contexte. Sans Fil d'Ariane. Sans support ni planche de salut.
Un froissement dans le néant. Qui n'existe que de façon purement
emblématique. Et qui dans sa non-existence ontologique et sa fiction
provisoire, donne lieu à une construction. A un Artificium,
plus que fait d'art, acte d'art. Les étoffes révèlent des fractures,
fines et nettes, planes et saillantes. La structure de leur volume,
aléatoire en apparence, mais rythmique en réalite. projette la composition
peinte aux confins de l'abstraction. Haut, bas. dessus, dessous.
gauche, droite : on ne s'y retrouve plus. Etonnement et admiration
devant la précision naturaliste du rendu. Il ne va pas de soi de
discerner de la régularité dans le jeu des plis, dont la dynamique
suit des regles solipsiste, une sorte de logique secrète, Un chemin
se fraie, indifférent aux correspondances ou concordances: harmonie
au miroitement. L'exposition à la lumière, diffuse, fait apparaître
des bas-reliefs dans la texture de l'étoffe. A premiere vue, rien
ne permet de repérer aucune figure géométrique ni volumétrique.
D'aucun angle, on ne peut détecter une distribution (psycho)logique
des masses suggérées : elles restent compactes et forment en fait
une masse unique. Le style de Caroline Chariat-Dayez peut être dit
sculptural. Avec la lumière subtile des braises incandescentes.
Un chro- matisme raffiné.
Certaines langues possèdent plusieurs vocables pour traduire l'idée
de « pli ». Le neerlandais, par exemple, fait une distinction, même
si elle est très ténue, entre le pli comme opération naturelle qui
induit d'irrégulières ondutations dans létoffe, et celui qui resulte
d'un ordonnancement déliberé. Le premier surgit comme une déhiscence
organique. l'autre est le produit d'une construction par pliage.
Lorsque Caroline peint des plis, est-elle engloutie dans les plissements
spontanés qui courent dans le tissu ou les recrée-t-elle ? L'observateur
de ses peintures ne sondera jamais les replis de cette âme de peintre
pétrie de philosophie.
Une chose est sûre: par le langage plasique, la peintre désire s'approprier
le volume de l'objet, à partir d'une énigmatique affinité élective
(la Wahlverwantschaft goethéenne) entre elle et le pli. Des
bouquets de courbures et d'arêtes produisent un modelé généreux
qui suggère de manière évidente les creux et les crêtes des plis
dans le drapé. Pour Caroline, l'espace dans lequel elle enferme
son objet a plus d'importance que cet objet lui-même. Chaque pli
ne réfère-t-il pas à un volume ? De par son essence, il est espace
limité, inoccupé et donc libre. Le pli peut sembler inhabité, quelque
chose comme de la fatigue s'y glisse. Ainsi sert-il de cache à la
banalité quotidienne, où l'on enferme la poussière et relègue l'insignifiant.
Dans l'étoffe pliée se niche une autre matière qui profite habilement
des cavités de la surface.
Ainsi, le pli - comme une levée à la surface du plan - dit l'imperfection
de ce qui est plat. Il fournit, tel un poste d'observation et un
recueil pour ce qui advient, la première clé donnant accés
à la profondeur. Le pli raconte les hauts et les bas de l'existence
et l'incomplétude de l'univers. De par sa structure specifiquement
dissipatrice, il s'enveloppe de l'ombre des expériences crépusculaires
et ploie sous le poids de l'imprévisible et de l'absence de téléologie.
La courbure de sa forme ne relève ni d'une intention arrêtée ni
d'un dessein. Tout à la fois retenue et élan, le pli interrompt
le flux linéaire des choses: sa forme et son aspect sont les traces
d'un mouvement avorté.
(...)
Ce n'est ni la solidité physique des choses, ni leur caractère
énigmatique mais leur métamorphose en métaphores de l'espace, de
la lumière et du temps qui hissent les tableaux de Caroline au rang
de symboles du déclin et de la mort, d'illustrations de la vie ephèmere
et de l'art perpétuel (vita brevis, ars longa). Les traces
peintes pénètrent plus profondément l'histoire que la vie
éphèmere de leur auteur. L'insistance à ne donner à voir que des
étoffes froissées, révèle l'importance qu'il y a, pour la peintre
à réhabiliter la matière, même dans les formes les plus poussiéreuses
de ses blouses tachées. Au même titre que l'oeuvre de Giorgio Morandi,
la peinture de Caroline s'élève contre l'indifférence courante
à l'égard des simples objets utilitaires. Les deux artistes
attirent l'attention sur la réciprocité entre voyant et visible,
sur la connexion intime entre peintre et peinture, qui fait de cette
dernière, le symbole de la force intense de l'esprit, capable d'élever
la matière inerte en signe de vie spirituelle.
Frans Boenders
Un catalogue de son oeuvre est édité par EDITIONS ART IN BELGIUM
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Caroline Chariot-Dayez
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