Caroline CHARIOT-DAYEZ

Née en 1958 à Bruxelles.

Autoportrait (detail) de Caroline Chariot-Dayez

In suspendo

Ni intérieur ni extérieur. Rien sauf une matière froissée, Qui semble suspendue dans le vide, dans un vide d'une blancheur éblouissante. Sans contexte. Sans Fil d'Ariane. Sans support ni planche de salut. Un froissement dans le néant. Qui n'existe que de façon purement emblématique. Et qui dans sa non-existence ontologique et sa fiction provisoire, donne lieu à une construction. A un Artificium, plus que fait d'art, acte d'art. Les étoffes révèlent des fractures, fines et nettes, planes et saillantes. La structure de leur volume, aléatoire en apparence, mais rythmique en réalite. projette la composition peinte aux confins de l'abstraction. Haut, bas. dessus, dessous. gauche, droite : on ne s'y retrouve plus. Etonnement et admiration devant la précision naturaliste du rendu. Il ne va pas de soi de discerner de la régularité dans le jeu des plis, dont la dynamique suit des regles solipsiste, une sorte de logique secrète, Un chemin se fraie, indifférent aux correspondances ou concordances: harmonie au miroitement. L'exposition à la lumière, diffuse, fait apparaître des bas-reliefs dans la texture de l'étoffe. A premiere vue, rien ne permet de repérer aucune figure géométrique ni volumétrique. D'aucun angle, on ne peut détecter une distribution (psycho)logique des masses suggérées : elles restent compactes et forment en fait une masse unique. Le style de Caroline Chariat-Dayez peut être dit sculptural. Avec la lumière subtile des braises incandescentes. Un chro- matisme raffiné.

Certaines langues possèdent plusieurs vocables pour traduire l'idée de « pli ». Le neerlandais, par exemple, fait une distinction, même si elle est très ténue, entre le pli comme opération naturelle qui induit d'irrégulières ondutations dans létoffe, et celui qui resulte d'un ordonnancement déliberé. Le premier surgit comme une déhiscence organique. l'autre est le produit d'une construction par pliage. Lorsque Caroline peint des plis, est-elle engloutie dans les plissements spontanés qui courent dans le tissu ou les recrée-t-elle ? L'observateur de ses peintures ne sondera jamais les replis de cette âme de peintre pétrie de philosophie.

Une chose est sûre: par le langage plasique, la peintre désire s'approprier le volume de l'objet, à partir d'une énigmatique affinité élective (la Wahlverwantschaft goethéenne) entre elle et le pli. Des bouquets de courbures et d'arêtes produisent un modelé généreux qui suggère de manière évidente les creux et les crêtes des plis dans le drapé. Pour Caroline, l'espace dans lequel elle enferme son objet a plus d'importance que cet objet lui-même. Chaque pli ne réfère-t-il pas à un volume ? De par son essence, il est espace limité, inoccupé et donc libre. Le pli peut sembler inhabité, quelque chose comme de la fatigue s'y glisse. Ainsi sert-il de cache à la banalité quotidienne, où l'on enferme la poussière et relègue l'insignifiant. Dans l'étoffe pliée se niche une autre matière qui profite habilement des cavités de la surface.

Ainsi, le pli - comme une levée à la surface du plan - dit l'imperfection de ce qui est plat. Il fournit, tel un poste d'observation et un recueil pour ce qui advient, la première clé donnant accés à la profondeur. Le pli raconte les hauts et les bas de l'existence et l'incomplétude de l'univers. De par sa structure specifiquement dissipatrice, il s'enveloppe de l'ombre des expériences crépusculaires et ploie sous le poids de l'imprévisible et de l'absence de téléologie. La courbure de sa forme ne relève ni d'une intention arrêtée ni d'un dessein. Tout à la fois retenue et élan, le pli interrompt le flux linéaire des choses: sa forme et son aspect sont les traces d'un mouvement avorté.

(...)

Ce n'est ni la solidité physique des choses, ni leur caractère énigmatique mais leur métamorphose en métaphores de l'espace, de la lumière et du temps qui hissent les tableaux de Caroline au rang de symboles du déclin et de la mort, d'illustrations de la vie ephèmere et de l'art perpétuel (vita brevis, ars longa). Les traces peintes pénètrent plus profondément l'histoire que la vie éphèmere de leur auteur. L'insistance à ne donner à voir que des étoffes froissées, révèle l'importance qu'il y a, pour la peintre à réhabiliter la matière, même dans les formes les plus poussiéreuses de ses blouses tachées. Au même titre que l'oeuvre de Giorgio Morandi, la peinture de Caroline s'élève contre l'indifférence courante à l'égard des simples objets utilitaires. Les deux artistes attirent l'attention sur la réciprocité entre voyant et visible, sur la connexion intime entre peintre et peinture, qui fait de cette dernière, le symbole de la force intense de l'esprit, capable d'élever la matière inerte en signe de vie spirituelle.

Frans Boenders

Un catalogue de son oeuvre est édité par EDITIONS ART IN BELGIUM

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