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Le pli
Pourquoi, dans l'histoire de la peinture, la figure humaine occupe-t-elle
nettement moins de place que le jeu des drapés, comme si cette figure
n'en était que le prétexte ? Faut-il affirmer, comme Hantaï, que
le pli est l'unique obsession de la peinture occidentale ? Le peintre
y scruterait-il une énigme particulière ? Tout se passe comme si
la fréquence de ce motif et la place démesurée qu'il prend chez
certains peintres indiquait qu'on était en présence d'une des clés
de la peinture, de la figuration du questionnement pressant du peintre
sur le sens de son geste. De même que le miroir est l'indication
de la présence du peintre à l'intérieur de la scène, les plis seraient
dans les tableaux la projection sur la toile d'une reflexion de
la peinture sur elle-même, une sorte de « méta-peinture »,
peinture de la peinture.
D'abord, tout simplement parce, que le pli, c'est le plat qui
devient volume, la troisième dimension qui surgit de la deuxième,
comme sur la surface du tableau, lorsque le clair et l'obscure se
font relief et profondeur.
Mais, plus fondamentalement, parce que le pli figure la vision
elle-même et le berceau dont elle surgit. Quand je vois, ce que
je vois n'est pas seulement en face de moi mais il est comme mon
prolongement. Sur le sable de la plage qui s'étend devant moi, il
y a cette ombre qui est la mienne, puis mes pieds, mes jambes, mes
genoux, mon corps, jusqu'au moment où, précisément, il devient vision.
Mon corps fait partie de ce que je vois et la vision qui l'habite
est en continuité avec ce qu'il voit. Il n'y a pas, entre moi qui
voit et ce que je vois, de difference de nature. Ce qui se produit,
c'est une courbure, un repli. Quand un peintre voit, c'est comme
si, en lui, les choses se repliaient sur elles-mêmes se dotant d'un
interieur. Il est comme un plissement a la surface des choses, où
adviennent « une intériorisation de l'extérieur, un invagination
du dehors » [1]. La distance par, rapport à elles n'est pas une
coupure, mais un néant aménagé au creux d'une même texture.
Cette communauté de nature qui fait que mon corps fait partie
du spectacle qu'il voit, insère du même coup la vision au coeur
des choses. Par le corps du peintre, ce sont les choses qui se retrouvent
douées de vision. Le peintre voit, mais cette vision est comme une
vision que les choses ont sur elles-mêmes. La vision n'est plus
l'oeuvre seule du peintre, mais un certain repli des choses sur
elles-mêmes dont il est le lieu, une opération dans laquelle
il se sent englobé. Cette appartenance à quelque chose qui
l'englobe a souvent été exprimée par le sentiment de passivité de
beaucoup de peintres dans l'acte de créer, vécu comme une dépossession,
une écriture sous la dictée des choses. Il attend, vit la peinture
comme un lent processus d'impression des couleurs et des formes,
sa toile ne fait que sauvegarder ce qui se produit dans les choses,
elle retient les ombres projetées qui sont dejà comme des graphismes
ou des surcharges colorées des choses sur elles-mêmes. Il n'est
jamais loin du mythe antique sur l'origine de la peinture selon
lequel elle serait née du contour de l'ombre du profil de son ami
qu'une jeune fille fit sur un mur. Il n'est jamais loin non plus
du mythe du linge de Véronique ou le portrait du Christ apparaît
de l'impression de sa sueur et de son sang. Comme s'il suffisait
de poser une toile sur les choses pour que le tableau apparaisse.
Il expérimente une appartenance à un processus de manifestation
qui le dépasse. Son geste prolonge celui d'une nature créatrice.
Le pli, c'est sans doute d'abord la figuration
d'une expérience du continu au coeur de la
création. Ceux que l'on croyait séparés se
révèlent inhérents l'un à l'autre, de la même
texture même s'ils sont distants. Différence ne
signifie pas séparation. Il y a l'ombre, il y a la
lumière mais on passe de l'une à l'autre. La
lumière s'obscurcit et l'ombre s'éclaire. Les
zones les plus obscures ne sont jamais coupées
de la clarté : elles y glissent en douceur.
L'obscurité n'est jamais qu'une latence.
L'expérience du beau est également de ce type. Quand il voit la
beauté dans ce que les autres jugent quelconque ou laid, le peintre
réalise que le monde est plus que son apparence, ou plutôt son apparence
elle-même le conduit au-delà de lui. Il découvre qu'il y a un ailleurs
et en même temps qu'il n'est pas insaisissable, que notre monde
n'est pas coupé de l'autre, qu'une communication existe. Le choc
de la beauté, c'est cette révélation d'une échappée vers un au-delà
de la matière, en son sein même, cette découverte d'un passage,
comme une « echelle de Jacob ». Dans cette expérience méta-physique
(dans le sens etymologique du terme) de l'accessibilité de l'autre
monde, tout se passe comme si notre monde et l'autre étaient les
deux bords d'un même pli. L'invisible prolonge le visible. Entre
eux. il n y a point de rupture, point de solution de continuité.
Si la vision se fait dans les choses, si le monde comporte en
lui une vision, alors la matière n'est pas quelque chose de compact
et de plein, mais un élément qui se creuse, ondule, pour ménager
en lui-même des différences desquelles surgira la lumière. Tel un
infra-langage, la vision fonctionne comme un système diacri-tique.
Comme le signifié naît de la différence des signifiants, elle surgit
comme la lumière quand le monde se creuse, quand, par l'entremise
du peintre, les choses visibles se replient sur elles-mêmes. Voilà
pourquoi l'ombre du fond d'un pli est si curieuse, habitée de lueur,
comme venue d'un autre monde.
Le pli comme aménagement d'une difference, comme processus de
« différance », comme déhiscence, c'est la structure d'une réalité
qui est surgissement, création. « Cette masse intérieurement travaillée
et qui n'a de nom dans aucune philosophie » [2] mais que Merleau-Ponty
appelle la chair, cette « texture qui revient en soi et convient
à soi-même » [3] est l'Elément (au sens ancien, présocratique)
qui porte la peinture. Elle est « l'origine du monde » (en Grèce,
le même mot signifie le pli et le sein) et le tableau de Courbet
n'en est qu'un dérivé ou une incarnation (!). Tel « un invariant
de transformation » [4], elle est la mère de toutes choses, la matrice
de cet Etre « qui exige de nous création pour que nous en ayons
l'experience » [5]. Comme le dit G. Deleuze, « la matière-pli est
une matière-temps ». La compression est le mode d'être d'une matière
sans cesse en train d'advenir, sans cesse absolument différente,
nouvelle et unique chaque fois, dans sa totallité. Le pli, c'est
la matière du surgissement, la création faite matière. Elle est
rebelle à toute prédiction et à toute règle, pure génèse
chaotique. Cette universelle explication est une universelle complication.
Mais la complication est aussi cohésion, inhérence. le monde n'est
ni clair ni simple mais il n'est jamais éclaté. Le monde est un
cosmos.
Caroline Chariot-Dayez
Notes:
[1]G. Deleuze, Le Pli, Leibniz et le baroque, Ed. de Minuit, 1988, p.12
[2]M. Merleau-Ponty, le Visible et l'Invisible, Gallimard, 1964,p. 193
[3]M. Merleau-Ponty, le Visible et l'Invisible, Gallimard, 1964,p. 192
[4]G. Deleuze, Le Pli, Leibniz et le baroque, Ed. de Minuit, 1988, p.29
[5]M. Merleau-Ponty, le Visible et l'Invisible, Gallimard, 1964,p. 251
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