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Originaire d'une contrée ceinte de montagnes, où les rigueurs et les
charmes de l'hiver se prolongent souvent durant des mois entiers,
vivant d'un bout à l'autre de l'année en communion avec les mêmes
ciels, les mêmes horizons, Bernard Gantner ressemble en bien des
points aux maîtres de Barbizon qui préfèrent le silence à l'agitation,
les bois et les campagnes aux villes, et qui sentirent que s'incorporer
au paysage était souvent la meilleure façon de rentrer en soi. Bien
que, par sa discrétion et sa modestie, Gantner diffère foncièrement
de Courbet, je le comparerai aussi, Belfort n'étant pas loin d'Ornans,
au peintre de la Loue. Le sol natal n'a cessé de l'inspirer dans
la variété infinie de ses reliefs et de ses lumières, et par tous
les temps.
Gantner est de ceux qui l'ont secrètement préféré
aux saisons où la nature a le plus d'ardeur et, par
son luxe, son incohérence, ses caprices, son immodestie,
propose aux peintres les plus dangereux exemples.
La première vertu de toute Oeuvre d'art étant d'être
une, est-il de saison meilleure conseillère que celle où
le paysage, préservé de celui que Corot appelait le
grand tapageur, procède avec économie, souffre peu
d'écarts entre les tons, rapproche pudiquement les valeurs,
laisse les arbres, libérés de leur costume d'apparat,
affirmer puissamment sur le ciel leurs branches maîtresses
et la finesse de rameaux témoins d'un continuel effort.
La terre n'est jamais plus pathétique que lorsqu'elle
ouvre son flanc aux semailles. C'est lorsque les maisons du village
ont l'air de se resserrer comme un troupeau pour lutter contre le
froid qu'elles sont le plus touchantes. Que la couleur se taise,
et nous percevons enfin le silence.
Riches d'un silence qu'on perçoit de plus en plus rarement
de nos jours, les peintures, les aquarelles de Gantner se passent
presque toutes de figuration. Nées de sa solitude, elles
nous invitent à la partager sans la détruire. Précises
mais sans sécheresse, elles exigent que la couleur reste
la servante du dessin et que la main obéisse au sentiment
plus qu'à cette raison raisonnante dont la tyrannie n'est
pas moins redoutable que celle de la virtuosité.
Toute activité humaine est suspendue. Aucun pas ne macule
la virginité du sentier inutile ; aucun gibier ne traverse
les taillis ; aucun chasseur dont la présence eût menacé
le ciel, ne s'embusque à l'orée du bois. Les
bûcherons mêmes ont cessé leur travail. Réduite
au calme plat, la Nature passive attend. C'est toute une série
de variations sur le silence qui nous est proposée.
Gantner, nous l'avons dit, n'a point été tenté
de mêler l'homme ou l'animal à ces symphonies en blanc,
(comme les eut appelées Whistler). Tout, pourtant, nous parle
ici de l'homme, du froid contre lequel il lutte, de l'inaction
à laquelle il est condamné, davantage encore de l'émerveillement
éprouvé à voir la branche nue s'orner d'un
simulacre de fleurs, l'eau rivaliser de solidité avec
la terre, et la terre elle-même devenir source de lumière
en se passant du soleil, comme si notre planète, isolée
du reste du monde, devait désormais se suffire à elle-même.
Oui, Gantner suggère tout ce qu'il y a de richesses dans
cette monotonie, sous-entendant en quelque sorte le peu d'or, d'azur
ou de pourpre qui reste associé aux prismes de la glace,
à l'infini des plaines, aux profondeurs célestes.
Claude Roger-Marx, 1966
Extraits de Neiges
La place de Bernard Gantner dans le continuum du paysage français
Corot, dans un calepin de 1856 nous incite à nous laisser
guider par l'émotion seule ; il suggère de nous abandonner
à une première impression à la vue d'un
site ou d'un objet. Il est convaincu que si l'on est vraiment
touché, il nous sera alors possible de partager, la sincérité
de nos émotions avec d'autres.
La nature continue à enchanter et à inspirer les
artistes et les collectionneurs d'art. On retrouve dans maints
ouvrages d'artistes contemporains la trace des peintres paysagistes
français. Bernard Gantner n'a guère de rival en ce
qui concerne sa dévotion pour le passé artistique
de sa nation.
Les Vosges et les environs de son district natif, la Franche-Comté
sont pour Gantner ce qu'étaient les forêts et les champs
avoisinant Fontainebleau pour Corot, Millet, Rousseau et autres
artistes de l'école de Barbizon, et ce qu'étaient
les banlieues de Paris pour les impressionnistes.
Pour Pissarro, c'était Pontoise, pour Van Gogh, Arles ;
pour Monet, Giverny et Argenteuil, et pour, Alfred Sisley, Louveciennes.
Le monde de Gantner est en Alsace à 500 kilomètres
à l'est de Paris. L'Alsace, à cause de son éloignement
des grands centres, représente un environnement rural qui
appartient plus au 18e et 19e siècles qu'au présent.
La ferme où Gantner habite est éloignée et
entourée de collines et de vallons, de bouleaux, de trembles
et d'arbres fruitiers, de prairies et d'étangs.
Pour se rendre au village le plus près, Gantner marche le
long des chemins de terre étroits, passant des chaumières
rustiques, de vieilles granges et des basse-cours peuplées
de poulets, de coqs, de canards et d'oies.
À travers ses dessins, aquarelles, peintures et lithographies,
Gantner a capté les qualités immuables de ce monde
naturel. Il a toujours utilisé la méthode en plein-air
développée par les artistes de Barbizon. Sa présence
dans la nature est familière ; on peut le rencontrer se promenant
avec sa chaise portative et son cahier de croquis dans les sentiers,
sur les rives, et dans les champs entourant sa maison. Dans son
studio vitré donnant sur un jardin et la forêt avoisinante,
il reproduit les couleurs, la lumière et les impressions
des scènes de plein-air qu'il a croquées en noir
et blanc. Ces dessins sont la base de ses aquarelles et peintures
à l'huile.
Gantner combine la sensibilité des peintres de Barbizon
pour le paysage français avec le jeu abstrait des couleurs
des peintres impressionnistes. Il marie l'abstraction du ciel, des
nuages ou d'un sentier avec le détail exquis d'une
branche tremblante ou du rebord incliné d'une fenêtre.
Tout en étant fortement inspiré par la tradition française,
l'Oeuvre de Gantner offre une interprétation rafraîchissante
et une vision unique de la nature.
À travers ses dessins, ses aquarelles, ses lithographies
et ses huiles, Gantner traduit son appréciation du ciel,
de l'eau, des arbres et des vieilles fermes afin que d'autres,
comme lui, ne fassent plus qu'un avec la nature qu'il
aime tant.
Lawrence Kreisman
Historien d'art et d'architecture
Extrait de Gantner, A Life in the country
Éditions Buschlen Mowatt, 1989
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