Bernard GANTNER

Né en 1928 à Belfort.

Bernard Gantner

Originaire d'une contrée ceinte de montagnes, où les rigueurs et les charmes de l'hiver se prolongent souvent durant des mois entiers, vivant d'un bout à l'autre de l'année en communion avec les mêmes ciels, les mêmes horizons, Bernard Gantner ressemble en bien des points aux maîtres de Barbizon qui préfèrent le silence à l'agitation, les bois et les campagnes aux villes, et qui sentirent que s'incorporer au paysage était souvent la meilleure façon de rentrer en soi. Bien que, par sa discrétion et sa modestie, Gantner diffère foncièrement de Courbet, je le comparerai aussi, Belfort n'étant pas loin d'Ornans, au peintre de la Loue. Le sol natal n'a cessé de l'inspirer dans la variété infinie de ses reliefs et de ses lumières, et par tous les temps.

Gantner est de ceux qui l'ont secrètement préféré aux saisons où la nature a le plus d'ardeur et, par son luxe, son incohérence, ses caprices, son immodestie, propose aux peintres les plus dangereux exemples.

La première vertu de toute Oeuvre d'art étant d'être une, est-il de saison meilleure conseillère que celle où le paysage, préservé de celui que Corot appelait le grand tapageur, procède avec économie, souffre peu d'écarts entre les tons, rapproche pudiquement les valeurs, laisse les arbres, libérés de leur costume d'apparat, affirmer puissamment sur le ciel leurs branches maîtresses et la finesse de rameaux témoins d'un continuel effort.

La terre n'est jamais plus pathétique que lorsqu'elle ouvre son flanc aux semailles. C'est lorsque les maisons du village ont l'air de se resserrer comme un troupeau pour lutter contre le froid qu'elles sont le plus touchantes. Que la couleur se taise, et nous percevons enfin le silence.
Riches d'un silence qu'on perçoit de plus en plus rarement de nos jours, les peintures, les aquarelles de Gantner se passent presque toutes de figuration. Nées de sa solitude, elles nous invitent à la partager sans la détruire. Précises mais sans sécheresse, elles exigent que la couleur reste la servante du dessin et que la main obéisse au sentiment plus qu'à cette raison raisonnante dont la tyrannie n'est pas moins redoutable que celle de la virtuosité.

Toute activité humaine est suspendue. Aucun pas ne macule la virginité du sentier inutile ; aucun gibier ne traverse les taillis ; aucun chasseur dont la présence eût menacé le ciel, ne s'embusque à l'orée du bois. Les bûcherons mêmes ont cessé leur travail. Réduite au calme plat, la Nature passive attend. C'est toute une série de variations sur le silence qui nous est proposée.

Gantner, nous l'avons dit, n'a point été tenté de mêler l'homme ou l'animal à ces symphonies en blanc, (comme les eut appelées Whistler). Tout, pourtant, nous parle ici de l'homme, du froid contre lequel il lutte, de l'inaction à laquelle il est condamné, davantage encore de l'émerveillement éprouvé à voir la branche nue s'orner d'un simulacre de fleurs, l'eau rivaliser de solidité avec la terre, et la terre elle-même devenir source de lumière en se passant du soleil, comme si notre planète, isolée du reste du monde, devait désormais se suffire à elle-même.

Oui, Gantner suggère tout ce qu'il y a de richesses dans cette monotonie, sous-entendant en quelque sorte le peu d'or, d'azur ou de pourpre qui reste associé aux prismes de la glace, à l'infini des plaines, aux profondeurs célestes.


Claude Roger-Marx, 1966
Extraits de Neiges

La place de Bernard Gantner dans le continuum du paysage français


Corot, dans un calepin de 1856 nous incite à nous laisser guider par l'émotion seule ; il suggère de nous abandonner à une première impression à la vue d'un site ou d'un objet. Il est convaincu que si l'on est vraiment touché, il nous sera alors possible de partager, la sincérité de nos émotions avec d'autres.

La nature continue à enchanter et à inspirer les artistes et les collectionneurs d'art. On retrouve dans maints ouvrages d'artistes contemporains la trace des peintres paysagistes français. Bernard Gantner n'a guère de rival en ce qui concerne sa dévotion pour le passé artistique de sa nation.

Les Vosges et les environs de son district natif, la Franche-Comté sont pour Gantner ce qu'étaient les forêts et les champs avoisinant Fontainebleau pour Corot, Millet, Rousseau et autres artistes de l'école de Barbizon, et ce qu'étaient les banlieues de Paris pour les impressionnistes.

Pour Pissarro, c'était Pontoise, pour Van Gogh, Arles ; pour Monet, Giverny et Argenteuil, et pour, Alfred Sisley, Louveciennes. Le monde de Gantner est en Alsace à 500 kilomètres à l'est de Paris. L'Alsace, à cause de son éloignement des grands centres, représente un environnement rural qui appartient plus au 18e et 19e siècles qu'au présent.

La ferme où Gantner habite est éloignée et entourée de collines et de vallons, de bouleaux, de trembles et d'arbres fruitiers, de prairies et d'étangs. Pour se rendre au village le plus près, Gantner marche le long des chemins de terre étroits, passant des chaumières rustiques, de vieilles granges et des basse-cours peuplées de poulets, de coqs, de canards et d'oies.

À travers ses dessins, aquarelles, peintures et lithographies, Gantner a capté les qualités immuables de ce monde naturel. Il a toujours utilisé la méthode en plein-air développée par les artistes de Barbizon. Sa présence dans la nature est familière ; on peut le rencontrer se promenant avec sa chaise portative et son cahier de croquis dans les sentiers, sur les rives, et dans les champs entourant sa maison. Dans son studio vitré donnant sur un jardin et la forêt avoisinante, il reproduit les couleurs, la lumière et les impressions des scènes de plein-air qu'il a croquées en noir et blanc. Ces dessins sont la base de ses aquarelles et peintures à l'huile.

Gantner combine la sensibilité des peintres de Barbizon pour le paysage français avec le jeu abstrait des couleurs des peintres impressionnistes. Il marie l'abstraction du ciel, des nuages ou d'un sentier avec le détail exquis d'une branche tremblante ou du rebord incliné d'une fenêtre. Tout en étant fortement inspiré par la tradition française, l'Oeuvre de Gantner offre une interprétation rafraîchissante et une vision unique de la nature.
À travers ses dessins, ses aquarelles, ses lithographies et ses huiles, Gantner traduit son appréciation du ciel, de l'eau, des arbres et des vieilles fermes afin que d'autres, comme lui, ne fassent plus qu'un avec la nature qu'il aime tant.


Lawrence Kreisman
Historien d'art et d'architecture
Extrait de Gantner, A Life in the country
Éditions Buschlen Mowatt, 1989

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