Masao HAIJIMA

Né en 1949 à Tokyo.

Masao Haijima

LA LUMIERE, L 'ESPACE ET LE TEMPS

Dora Vallier , en préface du catalogue d'une exposition d'Haijima en 1995, écrit: "]e regarde les paysages parisiens de Masao Haijima , ces vues de Paris tant de fois peintes par tant d'artistes, ces monuments célèbres, l'alignement des façades bien connues, l'échelonnement des toits - n'est-ce-pas a l'évidence un sujet pictural piégé par le cliché? Et pourtant..."

Haijima lui-même pose par ailleurs cette question directe au regardeur du tableau: "Vous, dites-moi si vous sentez ma culture japonaise à travers mes tableaux? ..."

En écho de ces lignes, je placerai cette reflexion de Gombrowicz , extraite de son journal (1957-1960):
". ..Voici une fresque de Giotto. Je ne peux lui consacrer trop de temps mais j'ai confiance, je suis sûr que quelqu'un d'autre l'a contemplée, l'a examinée... C'est alors qu'une idee fatale m'a surpris: et si cet autre n'existait pas? Si chacun de nous se libérait sur un autre de la tâche de regarder et si nous nous transmettions de main en main ce trésor jusqu'à l'anéantir? ..."

Par son attitude, Haijima repond à l'intuition de Gombrowicz , il regarde toujours pour la premiere fois. Longtemps...
Depuis sa fenêtre, il s'attarde et prend son temps (il n'est pas pris par le temps) et prenant son temps, il peut en disposer pour le restituer dans son oeuvre... D'ailleurs Haijima parle de son plaisir de peindre quand le temps ne s' écoule pas.

La France, la culture française ne furent pas, ne sont pas pour lui un cliché. C'est en ce sens qu'il est de sa culture. Sa culture japonaise le préserve du cliché. En France, Haijima ne s'est jamais libéré sur un autre de la tâche de regarder.

Chaque tableau d' Haijima a son histoire, sa biographie: il dure... Certains ont déjà un regard de dix ans quand ils se présentent à nous.
Au cours de ce laps de temps, vie et mémoire se sont logées dans la main et l'ont manoeuvrée.

Mémoire de la main. Condensateur de vie. Carnets de dessins, aquarelles au service de l'instant.

Mais avant que la main ne soit mémoire, la vie trace ses rides.
Du vécu au vu, les tableaux accèdent à leur forme dans la réalité d'ateliers jonchés de traces de vie.

Haijima découvre. Il se découvre. A distance. Il prend de la hauteur. Dans son atelier du cinquième étage, dans le couloir du huitième où il a repéré une baie vitrée.

Devant lui, les toits de Paris s'étendent à perte de vue.

Perte de vue: les deux dimensions du tableau. La troisième est dans l'oeil du peintre.

Peinture à l'huile, peinture de la durée. On n'imagine pas les tableaux d' Haijima peints à l'acrylique. La lente évaporation des solvants leur est nécessaire pour que la durée se dispose en faveur de l'espace.

Vider l'oeil pour emplir la toile: la main se déplace dans l'espace et l'entraîne avec elle dans le corps du tableau. Quelque chose à ce moment là ressort de la caresse car il n'y a pas d'espace autour de soi sans amour. Pas d'espace non plus sans le temps pour le parcourir.

L'espace est la compensation du temps.

Regardez: au travers d'une fenêtre, une autre fenêtre, au travers de l'avènement d'un paysage, son extinction, au travers de l'enfouissement, le surgissement, au travers du halo, la lumière. Tant de choses peintes qui se meuvent comme des poussières d'étoiles...

L'espace se dédouble pour advenir à ce qu'il fut.

Tropisme de l'espace: poussée de l'être vers l'ailleurs. Vers l'autre.

N'est ce point là le fondement de l'exil volontaire?

Ou le prélude à la renaissance quand la venue dans l'espace marque le début d'un temps donné.

Le temps donné. Le don. Le don de soi.

Le temps, seul cadeau impossible à rendre d'après Sénèque.

Haijima donne son présent à la toile qu'il voit comme un palimpseste quand il l'a peint. C'est aussi dire qu' Haijima voit déjà une superposition d'espaces dans la surface plane.

Palimpseste: d'abord le fond ancestral du tableau, puis le dessin présent et aussi les grattages comme un retour du passé dans la réapparition du fond avant la vision du tout de l'oeuvre accomplie comme un précipité d'avenir.

Le flux de la vie se loge dans la lumière qui sourd des intervalles. Le tableau se souvient d'avoir été partenaire d'un être vivant avant d'avoir été tableau. Une aura prolonge et nimbe la vie des fruits, la présence d'une rue, la vitalité d'un être aimé.

Chaleur.

La lumière comme tendresse. Au chevet des choses, elle donne de l'être, elle magnifie l'existant, se penchant sur lui pour l'apaiser de clarté.

Le tableau d'Haijima recueille cette lumière comme l'éolienne recueille le vent. Une énergie nouvelle s'empare des vieux murs, des fruits desséchés déclenchant en eux une aspiration à être.

Notre personne, troublée, se fait l'écho de ce changement d'état.

Empathie: ce que no us voyons, Haijima ne l'a pas vu, il l'a créé,.

Certes, il n' a pas pu le créer sans le voir mais il lui a fallu vivre pour faire le tableau et dans l'entre-temps de son travail, il a d'abord restitué ce qu'il a vu puis transfiguré ce qu'il a vécu.

Ce qui survient pour le regardeur est une sorte de miracle. Un tableau d' Haijima donne la faculté d'entrer dans le temps (qu'on n'a jamais vu) par la grâce d'une fusion de durées, d'une prorogation de l'espace, d'un ravissement de lumière. Par un renversement d'alliance, nous devenons le médium du tableau.

Le tableau inerte nait grâce à nous.

Dans la re-création (récréation...) du tableau, le bloc de notre mémoire dilue ses souvenirs.

lmmobiles devant un tableau, nous sommes alors partie prenante de l'oeuvre.

Parce que nous nous sommes attardés.
Parce que nous avons assumé la tâche de la regarder.
Parce que nous ne confions pas à d'autres le plaisir de la voir.

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