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LA LUMIERE, L 'ESPACE ET LE TEMPS
Dora Vallier
, en préface du catalogue d'une exposition d'Haijima en 1995,
écrit: "]e regarde les paysages parisiens de
Masao Haijima
, ces vues de Paris tant de fois peintes par tant d'artistes, ces
monuments célèbres, l'alignement des façades
bien connues, l'échelonnement des toits - n'est-ce-pas a
l'évidence un sujet pictural piégé par le cliché?
Et pourtant..."
Haijima
lui-même pose par ailleurs cette question directe au regardeur
du tableau: "Vous, dites-moi si vous sentez ma culture japonaise
à travers mes tableaux? ..."
En écho de ces lignes, je placerai cette reflexion de
Gombrowicz
, extraite de son journal (1957-1960):
". ..Voici une fresque de Giotto. Je ne peux lui consacrer trop
de temps mais j'ai confiance, je suis sûr que quelqu'un d'autre
l'a contemplée, l'a examinée... C'est alors qu'une
idee fatale m'a surpris: et si cet autre n'existait pas? Si chacun
de nous se libérait sur un autre de la tâche de regarder
et si nous nous transmettions de main en main ce trésor jusqu'à
l'anéantir? ..."
Par son attitude,
Haijima
repond à l'intuition de
Gombrowicz
, il regarde toujours pour la premiere fois. Longtemps...
Depuis sa fenêtre, il s'attarde et prend son temps (il n'est
pas pris par le temps) et prenant son temps, il peut en disposer
pour le restituer dans son oeuvre... D'ailleurs
Haijima
parle de son plaisir de peindre quand le temps ne s' écoule
pas.
La France, la culture française ne furent pas, ne sont
pas pour lui un cliché. C'est en ce sens qu'il est de sa
culture. Sa culture japonaise le préserve du cliché.
En France,
Haijima
ne s'est jamais libéré sur un autre de la tâche
de regarder.
Chaque tableau d'
Haijima
a son histoire, sa biographie: il dure... Certains ont déjà
un regard de dix ans quand ils se présentent à nous.
Au cours de ce laps de temps, vie et mémoire se sont logées dans
la main et l'ont manoeuvrée.
Mémoire de la main. Condensateur de vie. Carnets de dessins,
aquarelles au service de l'instant.
Mais avant que la main ne soit mémoire, la vie trace ses
rides.
Du vécu au vu, les tableaux accèdent à leur forme dans la réalité
d'ateliers jonchés de traces de vie.
Haijima
découvre. Il se découvre. A distance. Il prend de
la hauteur. Dans son atelier du cinquième étage, dans
le couloir du huitième où il a repéré
une baie vitrée.
Devant lui, les toits de Paris s'étendent à perte
de vue.
Perte de vue: les deux dimensions du tableau. La troisième
est dans l'oeil du peintre.
Peinture à l'huile, peinture de la durée. On n'imagine
pas les tableaux d'
Haijima
peints à l'acrylique. La lente évaporation des solvants
leur est nécessaire pour que la durée se dispose en
faveur de l'espace.
Vider l'oeil pour emplir la toile: la main se déplace dans
l'espace et l'entraîne avec elle dans le corps du tableau. Quelque
chose à ce moment là ressort de la caresse car il
n'y a pas d'espace autour de soi sans amour. Pas d'espace non plus
sans le temps pour le parcourir.
L'espace est la compensation du temps.
Regardez: au travers d'une fenêtre, une autre fenêtre,
au travers de l'avènement d'un paysage, son extinction, au
travers de l'enfouissement, le surgissement, au travers du halo,
la lumière. Tant de choses peintes qui se meuvent comme des
poussières d'étoiles...
L'espace se dédouble pour advenir à ce qu'il fut.
Tropisme de l'espace: poussée de l'être vers l'ailleurs.
Vers l'autre.
N'est ce point là le fondement de l'exil volontaire?
Ou le prélude à la renaissance quand la venue dans
l'espace marque le début d'un temps donné.
Le temps donné. Le don. Le don de soi.
Le temps, seul cadeau impossible à rendre d'après
Sénèque.
Haijima
donne son présent à la toile qu'il voit comme un palimpseste
quand il l'a peint. C'est aussi dire qu'
Haijima
voit déjà une superposition d'espaces dans la surface plane.
Palimpseste: d'abord le fond ancestral du tableau, puis le dessin
présent et aussi les grattages comme un retour du passé
dans la réapparition du fond avant la vision du tout de l'oeuvre
accomplie comme un précipité d'avenir.
Le flux de la vie se loge dans la lumière qui sourd des
intervalles. Le tableau se souvient d'avoir été partenaire
d'un être vivant avant d'avoir été tableau.
Une aura prolonge et nimbe la vie des fruits, la présence
d'une rue, la vitalité d'un être aimé.
Chaleur.
La lumière comme tendresse. Au chevet des choses, elle donne
de l'être, elle magnifie l'existant, se penchant sur lui pour
l'apaiser de clarté.
Le tableau d'Haijima
recueille cette lumière comme l'éolienne recueille le vent.
Une énergie nouvelle s'empare des vieux murs, des fruits
desséchés déclenchant en eux une aspiration
à être.
Notre personne, troublée, se fait l'écho de ce changement
d'état.
Empathie: ce que no us voyons,
Haijima
ne l'a pas vu, il l'a créé,.
Certes, il n' a pas pu le créer sans le voir mais il lui
a fallu vivre pour faire le tableau et dans l'entre-temps de son
travail, il a d'abord restitué ce qu'il a vu puis transfiguré
ce qu'il a vécu.
Ce qui survient pour le regardeur est une sorte de miracle. Un
tableau d'
Haijima
donne la faculté d'entrer dans le temps (qu'on n'a jamais
vu) par la grâce d'une fusion de durées, d'une prorogation
de l'espace, d'un ravissement de lumière. Par un renversement
d'alliance, nous devenons le médium du tableau.
Le tableau inerte nait grâce à nous.
Dans la re-création (récréation...) du tableau,
le bloc de notre mémoire dilue ses souvenirs.
lmmobiles devant un tableau, nous sommes alors partie prenante
de l'oeuvre.
Parce que nous nous sommes attardés.
Parce que nous avons assumé la tâche de la regarder.
Parce que nous ne confions pas à
d'autres le plaisir de la voir.
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