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Et si l'on mettait en exergue d'un texte sur Louis Mazot la réponse
de Matisse à qui on demandait le secret de son art : "Il consiste
en une méditation d'après nature, en l'expression d'un rêve toujours
inspiré par la réalité" ? Prétextes en effet, que les objets ou
les paysages qui peuplent les toiles de Mazot et qu'il ne peint
jamais sur le motif. Il s'en souvient, il les recrée. Çà et là dans
son atelier traînent bien un bilboquet, un damier, quelques boules
colorées, des draperies, des cartes à jouer, un buste antique. Bref,
des objets sans mystère. Mais qu'il les dispose à sa façon, les
échafaude et les peigne, la nature morte qui naît ne se réduit plus
à quelques objets assemblés: une sorte de mystère à haute charge
symbolique en émane aussitôt et chacun s'évertue alors à en découvrir
le sens caché. Surprenante alchimie, merveilleuse métamorphose.
De même, Louis Mazot connaît bien Montpellier où il est né, ou
La Ferté-sous-]ouarre, et Provins où il vit. Mais les vues qu'il
en fait peuvent surprendre plus d'un connaisseur: car pleines d'éléments
réels, elles sont tout de même imaginaires. Mieux, spirituelles.
Au sens strict du terme. Comme ses natures mortes. En effet, si
on constate avec bonheur et depuis peu de temps un retour à la notion
de spiritualité dans l'art (essentiellement chez de très jeunes
artistes), une notion trop souvent absente de cette fin de siècle
et de millénaire, certains "anciens", ne l'ont, eux, pas perdue
de vue. Louis Mazot est de ceux-là qui jamais n'a laissé dans ses
oeuvres la forme prendre le pas sur le fond et dit que "le retour
à la spiritualité passera par là".
Pour cet homme plutôt solitaire, infiniment pudique et loin de
toutes les modes et de toutes les prétentions, la peinture est esprit
ou elle n'est pas. Ceux qui connaissent ses premières toiles savent
que s'il y a eu évolution -heureusement: quoi de plus stérile qu'une
oeuvre immobile! -dans le parcours de Louis Mazot, il n'y a pas
eu rupture. Son oeuvre est une et indivisible. Même si, par exemple,
ses couleurs étaient plus émaillées dans les années cinquante, elles
possédaient déjà ces sonorités assourdies qui étonnent puis ravissent
ceux qui les découvrent.
De même, aucune source lumineuse n'est décelable: c'est la couleur
elle-même qui est nourrie de lumière, qui la diffuse et s'en fait
le véhicule. Cette lumière, forcément, vient de l'intérieur, au
propre comme au figuré. Une technique à l'ancienne de glacis superposés
et retravaillés sans fin - "Jamais je n'ai trouvé qu'une toile était
aboutie", nous a dit Louis Mazot - donne à chaque tableau sa profondeur,
un relief silencieux et le velouté, presque l'incertitude des contours.
Et pourtant ! Comme un poème fou peut s'appuyer sur une versification
rigoureuse, chaque composition a une ossature solide. Très attiré
par les théories d'André Lhote, c'est d'après elles que Mazot a
appris à composer ses toiles. La construction est rigoureuse, le
dessin initial sec, le sujet absolument inscrit dans le carré ou
le rectangle. Ensuite seulement les arêtes sont tremblées, les contours
"mangés" par une matière très riche, voire sensuelle. Il est bien
connu q'une technique parfaite mais sublimée, transcendée, est l'outil
indispensable pour exprimer le hasard, la folie, la poésie, le surréalisme,
l'étrange. Nombre de peintres pour l'avoir oublié ou être passés
outre ont fini par ne plus exprimer que le désordre et l'ennui.
Louis Mazot entretient aussi des rapports curieux avec l'équilibre.
Comme dans certaines natures mortes de Chardin, on ne sait jamais
si tout à coup une pipe ne va pas tomber, la draperie glisser, un
échafaudage de boules s'éparpiller, les châteaux de cartes s'effondrer.
Et pourtant, tout tient et tout se tient grâce à une harmonie aussi
subtile que solide... Qui ne s'est interrogé devant les toiles de
Mazot, cherchant à déchiffrer le symbolisme énigmatique que de toute
évidence elles recèlent ? Mais le peintre nous dit qu'il ne recherche
aucun effet, qu'il place les objets presque au hasard, que leur
harmonie n'est ni étudiée, ni même prévue. C'est seuls, sans lui,
qu'une boule éclatée, une tête aux yeux vides, un fil à plomb détourné,
un doigt pointé vers un miroir sans tain prennent un sens qui lui
échappe. Louis Mazot est un peintre "inspiré" : il ne suffit pas
d'assembler quelques objets au hasard et de les peindre pour aboutir,
sur la toile, à un tel symbolisme non voulu, répétons-le. Il faut
à Louis Mazot un univers intérieur, un véritable "terreau spirituel"
d'où éclôt à son insu cette sorte d'écriture automatique.
Quant aux paysages, ils éliminent toute anecdote pour ne garder
que l'essentiel. Pas de fioritures, ni même de personnages. De hauts
murs, souvent -images de quel enfermement ? -, les aplats géométriques
d'un toit, le triangle d'un pignon... Et toujours les ors brunis,
les rouges vénitiens, 1es verts étouffés mais aussi l'azur plus
lumineux d'un ciel qui parfois, "déborde" sur un toit. Dans certaines
vues, la géométrisation poussée des volumes aboutit à une sorte
d'abstraction qui devient quasi évidente dans la petite nature morte
"Les enveloppes". Une échappée libre donc, vers l'abstraction que
Mazot est loin de renier. Multiforme et indivisible, l'univers de
ce peintre hors du temps attend les promeneurs du rêve. Claude Libert
Est-ce lumineux ? Est-ce assourdi ? Quoi que l'on décide, on reste
dans le vrai. Ainsi de ses ors ombreux.
Mazot perçoit l'éclat qui, dans la matière, aspire à accéder à
la surface - pour la supprimer: elle disparaît quand une gloire
débouche, imprévue, faisant siens l'épiderme d'un fruit, la soie
d'une fleur; la tranche ôtée d'un pain. ]usqu'en lui, Mazot reçoit
l'obscurité montée depuis l'invisible profondeur à travers l'épaisseur
des choses. La blondeur ou le vermeil sacrés et la nuit, il les
sépare ou les confond, cela dépend. Leur source, que l'on ne saurait
situer car elle est bien en-deçà de tout lieu, n'est-elle pas commune
? De là que maintes fois il les unit. Quand il n'oppose pas les
couleurs pour que s'affirme de chacune la voix, elles brouille et
leur amalgame déjoue la définition.
Ce coloriste magistral nous offre des sonorités fascinantes, des
préciosités tendres ou véhémentes qui émeuvent, versent le délice,
déconcertent, inquiètent; aussi des tons éteints, muets résolument,
murés, opaques. Les contraires, il les juxtapose ou les fond. En
résulte la superbe unité qui transcende une diversité où témérités
et coups de force ne manquent pas. Sans que silence, immobilité,
stabilité en soient troublés.
L'afflux de la lumière surnaturelle accaparant une parcelle de
la réalité coexiste avec tant de noirs qui emplissent l'entrebâillement
d'une porte, le dessous d'une arche , la gueule qu'une pipe tourne
vers nous, ou qu'érige une boîte. Les objets ronds ou creux avoisinent
les longilignes, les aigus, les rectilignes. Tenant aussi fortement
serrés ensemble les contraires -féminin-masculin, familier-insolite,
notamment -, Louis Mazot est un peintre magique.
Attaché au concret, au fini, refermant sur lui le paysage, secrètement
il est cosmique. Il concentre le mystère diffus, universel; quand
a lieu son invasion, il empêche ce nomade de se retirer.
Constructeur rigoureux, géomètre évident, il contient en des surfaces
savamment disposées une pâte merveilleuse en laquelle bouge une
poésie intense et subtile, insaisissable ,. une matière succulente
à haute charge de rêve. Dessinateur autoritaire, despotique arpenteur;
il donne licence, ici, à une indécision des contours que fait trembler
le passage de l'étrange, là, surpris par le bleu clair qui sourd,
il laisse s'épanouir ce lac irréel - plus que réel - au beau milieu
des objets quotidiens. Ou bien, enclave miraculeuse, un vert inconnu
vibre.
Survenu en ce monde plein, continu dont l'hermétique clôture (
murs, façades, frondaisons - le ciel, même, en fait partie) ne l'a
pas arrêté, sous nos yeux il le transfigure. Lui ressortit à un
autre monde . Exquise mais impérieuse énigme !
Henri RAYNAL
, novembre 1987
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