Louis MAZOT

Né en 1919 à Montpellier - 1994.

Louis MAZOT

Et si l'on mettait en exergue d'un texte sur Louis Mazot la réponse de Matisse à qui on demandait le secret de son art : "Il consiste en une méditation d'après nature, en l'expression d'un rêve toujours inspiré par la réalité" ? Prétextes en effet, que les objets ou les paysages qui peuplent les toiles de Mazot et qu'il ne peint jamais sur le motif. Il s'en souvient, il les recrée. Çà et là dans son atelier traînent bien un bilboquet, un damier, quelques boules colorées, des draperies, des cartes à jouer, un buste antique. Bref, des objets sans mystère. Mais qu'il les dispose à sa façon, les échafaude et les peigne, la nature morte qui naît ne se réduit plus à quelques objets assemblés: une sorte de mystère à haute charge symbolique en émane aussitôt et chacun s'évertue alors à en découvrir le sens caché. Surprenante alchimie, merveilleuse métamorphose.

De même, Louis Mazot connaît bien Montpellier où il est né, ou La Ferté-sous-]ouarre, et Provins où il vit. Mais les vues qu'il en fait peuvent surprendre plus d'un connaisseur: car pleines d'éléments réels, elles sont tout de même imaginaires. Mieux, spirituelles. Au sens strict du terme. Comme ses natures mortes. En effet, si on constate avec bonheur et depuis peu de temps un retour à la notion de spiritualité dans l'art (essentiellement chez de très jeunes artistes), une notion trop souvent absente de cette fin de siècle et de millénaire, certains "anciens", ne l'ont, eux, pas perdue de vue. Louis Mazot est de ceux-là qui jamais n'a laissé dans ses oeuvres la forme prendre le pas sur le fond et dit que "le retour à la spiritualité passera par là".

Pour cet homme plutôt solitaire, infiniment pudique et loin de toutes les modes et de toutes les prétentions, la peinture est esprit ou elle n'est pas. Ceux qui connaissent ses premières toiles savent que s'il y a eu évolution -heureusement: quoi de plus stérile qu'une oeuvre immobile! -dans le parcours de Louis Mazot, il n'y a pas eu rupture. Son oeuvre est une et indivisible. Même si, par exemple, ses couleurs étaient plus émaillées dans les années cinquante, elles possédaient déjà ces sonorités assourdies qui étonnent puis ravissent ceux qui les découvrent.

De même, aucune source lumineuse n'est décelable: c'est la couleur elle-même qui est nourrie de lumière, qui la diffuse et s'en fait le véhicule. Cette lumière, forcément, vient de l'intérieur, au propre comme au figuré. Une technique à l'ancienne de glacis superposés et retravaillés sans fin - "Jamais je n'ai trouvé qu'une toile était aboutie", nous a dit Louis Mazot - donne à chaque tableau sa profondeur, un relief silencieux et le velouté, presque l'incertitude des contours. Et pourtant ! Comme un poème fou peut s'appuyer sur une versification rigoureuse, chaque composition a une ossature solide. Très attiré par les théories d'André Lhote, c'est d'après elles que Mazot a appris à composer ses toiles. La construction est rigoureuse, le dessin initial sec, le sujet absolument inscrit dans le carré ou le rectangle. Ensuite seulement les arêtes sont tremblées, les contours "mangés" par une matière très riche, voire sensuelle. Il est bien connu q'une technique parfaite mais sublimée, transcendée, est l'outil indispensable pour exprimer le hasard, la folie, la poésie, le surréalisme, l'étrange. Nombre de peintres pour l'avoir oublié ou être passés outre ont fini par ne plus exprimer que le désordre et l'ennui.

Louis Mazot entretient aussi des rapports curieux avec l'équilibre. Comme dans certaines natures mortes de Chardin, on ne sait jamais si tout à coup une pipe ne va pas tomber, la draperie glisser, un échafaudage de boules s'éparpiller, les châteaux de cartes s'effondrer. Et pourtant, tout tient et tout se tient grâce à une harmonie aussi subtile que solide... Qui ne s'est interrogé devant les toiles de Mazot, cherchant à déchiffrer le symbolisme énigmatique que de toute évidence elles recèlent ? Mais le peintre nous dit qu'il ne recherche aucun effet, qu'il place les objets presque au hasard, que leur harmonie n'est ni étudiée, ni même prévue. C'est seuls, sans lui, qu'une boule éclatée, une tête aux yeux vides, un fil à plomb détourné, un doigt pointé vers un miroir sans tain prennent un sens qui lui échappe. Louis Mazot est un peintre "inspiré" : il ne suffit pas d'assembler quelques objets au hasard et de les peindre pour aboutir, sur la toile, à un tel symbolisme non voulu, répétons-le. Il faut à Louis Mazot un univers intérieur, un véritable "terreau spirituel" d'où éclôt à son insu cette sorte d'écriture automatique.

Quant aux paysages, ils éliminent toute anecdote pour ne garder que l'essentiel. Pas de fioritures, ni même de personnages. De hauts murs, souvent -images de quel enfermement ? -, les aplats géométriques d'un toit, le triangle d'un pignon... Et toujours les ors brunis, les rouges vénitiens, 1es verts étouffés mais aussi l'azur plus lumineux d'un ciel qui parfois, "déborde" sur un toit. Dans certaines vues, la géométrisation poussée des volumes aboutit à une sorte d'abstraction qui devient quasi évidente dans la petite nature morte "Les enveloppes". Une échappée libre donc, vers l'abstraction que Mazot est loin de renier. Multiforme et indivisible, l'univers de ce peintre hors du temps attend les promeneurs du rêve. Claude Libert Est-ce lumineux ? Est-ce assourdi ? Quoi que l'on décide, on reste dans le vrai. Ainsi de ses ors ombreux.

Mazot perçoit l'éclat qui, dans la matière, aspire à accéder à la surface - pour la supprimer: elle disparaît quand une gloire débouche, imprévue, faisant siens l'épiderme d'un fruit, la soie d'une fleur; la tranche ôtée d'un pain. ]usqu'en lui, Mazot reçoit l'obscurité montée depuis l'invisible profondeur à travers l'épaisseur des choses. La blondeur ou le vermeil sacrés et la nuit, il les sépare ou les confond, cela dépend. Leur source, que l'on ne saurait situer car elle est bien en-deçà de tout lieu, n'est-elle pas commune ? De là que maintes fois il les unit. Quand il n'oppose pas les couleurs pour que s'affirme de chacune la voix, elles brouille et leur amalgame déjoue la définition.

Ce coloriste magistral nous offre des sonorités fascinantes, des préciosités tendres ou véhémentes qui émeuvent, versent le délice, déconcertent, inquiètent; aussi des tons éteints, muets résolument, murés, opaques. Les contraires, il les juxtapose ou les fond. En résulte la superbe unité qui transcende une diversité où témérités et coups de force ne manquent pas. Sans que silence, immobilité, stabilité en soient troublés.

L'afflux de la lumière surnaturelle accaparant une parcelle de la réalité coexiste avec tant de noirs qui emplissent l'entrebâillement d'une porte, le dessous d'une arche , la gueule qu'une pipe tourne vers nous, ou qu'érige une boîte. Les objets ronds ou creux avoisinent les longilignes, les aigus, les rectilignes. Tenant aussi fortement serrés ensemble les contraires -féminin-masculin, familier-insolite, notamment -, Louis Mazot est un peintre magique.

Attaché au concret, au fini, refermant sur lui le paysage, secrètement il est cosmique. Il concentre le mystère diffus, universel; quand a lieu son invasion, il empêche ce nomade de se retirer.

Constructeur rigoureux, géomètre évident, il contient en des surfaces savamment disposées une pâte merveilleuse en laquelle bouge une poésie intense et subtile, insaisissable ,. une matière succulente à haute charge de rêve. Dessinateur autoritaire, despotique arpenteur; il donne licence, ici, à une indécision des contours que fait trembler le passage de l'étrange, là, surpris par le bleu clair qui sourd, il laisse s'épanouir ce lac irréel - plus que réel - au beau milieu des objets quotidiens. Ou bien, enclave miraculeuse, un vert inconnu vibre.

Survenu en ce monde plein, continu dont l'hermétique clôture ( murs, façades, frondaisons - le ciel, même, en fait partie) ne l'a pas arrêté, sous nos yeux il le transfigure. Lui ressortit à un autre monde . Exquise mais impérieuse énigme !

Henri RAYNAL , novembre 1987

 

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