Gregoire Michonze
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Le dépaysement des références
Quinze ans après sa mort, Michonze n' est pas encore reconnu
à sa juste valeur sauf par des collectionneurs fervents et
cela est l'essentiel. On peut néanmoins se demander pourquoi
la consécration d'un peintre de cette importance, si contemporain
dans sa démarche, si troublant dans ses questions, met autant
de temps à se réaliser.
Michonze, lui même, dans une de ses notes brèves,
nous indique une voie :
Ce sont les hommes de lettres qui écrivent sur la peinture.
Or, rares sont ceux, parmi eux, qui comprennent le côté
purement tactile d'une oeuvre peinte.
La seconde moitié du vingtième siècle marque
bien, en effet, la perte du tactile. Entre télévision
et ordinateur, la technique fait écran entre le monde et
nous. Les machines modifient nos actes et nos pensées. Nous
gagnons du temps en perdant nos sens. L'art conceptuel contemporain
est une porte de sortie, presque un aveu d'impuissance devant la
réalité tangible. Or, Michonze se meut dans la lenteur
du jour avec un sentiment aigu de la durée. Ses tableaux
ont exigé l'arrêt devant les hommes du présent
mais aussi devant les oeuvres du passé. Si Michonze demande
à ce que la peinture soit vue au toucher, c'est tout simplement
parce qu'on ne peut faire et se regarder faire et que l'art du peintre
consiste à transmuer la matière, à sacraliser
des pigments.
Le peintre comme le poète doit décrire ce qu'il a
vu et non ce qu'il voit. En voyant, on ne peut pas décrire
pour la simple raison qu'on voit.
Voir est donc un acte important que Michonze situe dans le temps:
on voit, puis on a vu. Ensuite, on se met au travail. Il n'est pas
étonnant que l'acuité du regard de Michonze le conduise
à nous suspecter, nous, les commentateurs, d'êtres
obnubilés par le mot, de préférer la facilité
de langage qui nous ressemble et nous rassemble à la multiplicité
du concret et du visible qui s'évanouit et nous échappe
faute de leur avoir consacré du temps. Nous nous défions
de l'inconfort du singulier entraperçu dans la brièveté
de l'instant et lui préférons, pour nous rassurer,
le général et l'abstraction que nous retrouvons en
permanence en nous-mêmes après nous être carrés
dans un bon fauteuil.
Au fond, il s'agit tout simplement de générosité
et du don de soi, difficiles à obtenir au moyen de la vision
interposée et anonyme de cette fin de siècle. Notre
aveuglement et notre intelligence nous font, par défaut,
apprécier les mouvements en isme, où les idées
complexes se rangent dans le tiroir d'un grand Tout. C'est aussi
commode que le meuble destiné à cet usage.
L'ennui avec Michonze c'est qu'il avait un isme grand ouvert par
Max Ernst son ami, et qu'il ne s'y est pas rangé à
côté des autres, aujourd'hui tous célèbres.
Il s'y est intéressé pendant deux à trois ans,
à la fin des années vingt, puis il est sorti du tiroir
pour poursuivre sa quête, toujours entouré d'amis et
pourtant éternellement seul, comme le souligne Henry Miller.
Dans les froides années trente où il subit avec ses
contemporains l'irrésistible ascension de la barbarie, l'homme
Michonze devient le peintre Michonze. Il pointe son temps avec son
art. La collectivité se dissout, les hommes, prisonniers
d'eux-mêmes, en attendant de l'être d'un périmètre
barbelé, supportent un temps indifférent, probablement
éternel à l'échelle humaine.
Les groupes se font troupes.
Déjà, en 1926, Michonze écrivait :
tout bon surréaliste, tout surréaliste qui se respecte,
doit aller deux fois par semaine au Louvre, les meilleurs surréalîstes
sont là.
Michonze indiquait très tôt la direction qu' il ne
quittera plus à partir des années 30. Tel un personnage
de Thomas Bernhard, il va régulièrement fréquenter
les Maîtres Anciens, s'asseoir à côté
d'eux et les inscrire dans son oeuvre. Henry Miller ne s'y est pas
trompé :
- C'est un Maître Ancien! répondra-t-il à ses
amis le questionnant sur l'auteur du tableau, en l'occurrence Michonze,
accroché au mur de sa chambre. Par ces mots, l'ami fidèle
est fidèle à l'oeuvre du peintre qu'il estime.
Après avoir fréquenté les surréalistes
et épuisé rapidement leur nouveauté, Michonze
s'installe dans son grand-oeuvre qu'il va conduire inlassablement
jusqu'à sa mort et qui fait sa grandeur : celui du dépaysement
des références.
Que faut-il en dire ? D'autres que moi ont déjà parlé
du dépaysement de Michonze, en citant Nietzsche, j'ai le
mal du pays sans avoir de pays.
On peut effectivement décrire ce dépaysement dans
les faits et dans sa biographie. Né en 1902 dans une Bessarabie
d'abord Russe puis Roumaine, il s'exile en France en 1922, épouse
Una Maclean, artiste écossaise et se retrouve pendant deux
ans, après s'être engagé dans l'armée
Française, prisonnier en Allemagne dans un stalag près
de Brême à proximité d'un camp de prisonniers
russes dont il traduira les souffrances inhumaines dans des oeuvres
bouleversantes.
Pourtant, le véritable dépaysement de Michonze, c'est
au Louvre qu'il se trouve où il y a tant à voir au
toucher. Il est Français, Espagnol, Hollandais, Italien...
Il porte les noms de Breughel, Rembrandt, Vermeer, le Nain ou des
Primitifs, qui sont, chacun à leur manière, un pays
natal pour Michonze. Le dépaysement tactile de Michonze puise
aux sources de l'art plastique des références millénaires
qui font sa poésie spécifique qui n' est pas celle
de la littérature. Le dépaysement de Michonze est
ce qu' il a vu, temps passé, et qu' il va utiliser après-coup,
temps présent.
Cela commence par la création d'un monde familier que Breughel
n'aurait pas renié. Hommes, femmes, enfants, animaux, arbres
forment au premier coup d'oeil des scènes déjà
vues, qu' on pourrait qualifier généralement de champêtres.
Les profils des personnages coupent l'air. Il y a un goût
pour la multitude mais curieusement cette multitude est seule. Tout
paraît identique et pourtant tout est différent. Michonze
fait confiance à l'unique pour capter le différent.
L'unique, c'est l'Art, le différent, c'est le Temps.
L'art de Michonze est celui de la permanence. Il ne désire
pas innover. Il couve en lui les Maîtres Anciens. Son art
est leur métier. Son bonheur est de peindre.
Avec la même intuition que Borges, dans sa nouvelle du Quichotte
de Pierre Ménard, Michonze devine qu'il suffit de vivre son
temps pour qu'une oeuvre réalisée avec les moyens
du passé contienne en elle la modernité éternelle
au devenir. Et la modernité de Michonze est profonde puisqu'elle
fait songer à celle de Samuel Beckett, elle est profondément
humaine.
Michonze a eu, en effet, l'extraordinaire capacité d'enfermer
la durée dans son regard. En conservant les techniques traditionnelles
au service d'un regard vierge, il crée, comme Balthus, une
dichotomie discrète qui devient un espace-temps car les techniques
traditionnelles du savoir-faire, par leur lenteur, enferment un
devenir, c'est-à-dire une durée en marche que te tableau
infuse.
C' est comme si Michonze avait regardé le vingtième
siècle à l'aide de regards anachroniques subtilisés
au Musée.
Les femmes, dans une toute autre perspective que celle de Manet,
sont nues comme au premier jour au milieu d'hommes habillés,
les oiseaux sont des archétypes d'oiseaux tout comme les
mammifères et ces décalages extrèmement simples,
destinés à induire une complexité dans la simplicité,
se révèlent porteurs d'un pouvoir d'étrangeté
bien plus persistant que les spectaculaires machinations verbales
des peintres surréalistes que Michonze a pu juger outrancières.
Les personnages de Michonze semblent avoir été surpris
par l'artiste au moment où, perdus dans leur réflexion
intime, ils s' abandonnent enfin à leur vie intérieure.
Il campe sur son tableau des êtres ignorant qu'ils sont observés.
Prise à son insu, cette diversité de personnages aune
pénétrante présence... On imagine aisément
la somme d'observations requises et l'imposant travail de mémoire
de l'après avoir vu, nécessaires à la création
d'une telle comédie humaine !
Contrairement aux personnages de Balthus, ceux de Michonze ne s'exhibent
pas.. Ils sont coupés du monde extérieur. Il n'y a
pas, dans ces scènes, d'effet miroir où le spectateur
pourrait être un voyeur troublant par sa présence le
calme du tableau. Une trop grande sensualité apparaîtrait
à Michonze comme une concession à la facilité.
Non, les personnages de Michonze sont plongés dans une réflexion
ou une activité solitaire intenses et on a l'impression que
leur grand nombre facilite leur isolement. Leur anonymat garantit
leur existence et leur singularité. Aucun ne se fond dans
la foule. Même le paysage semble avoir sa vie propre. Des
natures mortes parsèment çà et là le
tableau comme pour souligner les immobilités éternelles.
Tout ce qui n' est pas humain joue le rôle d'une pendule.
L'ambiance est pacifique, quelquefois chaleureuse, certainement
tolérable jusqu' à ce qu'un trop-plein d'êtres
déborde l'espace vital. Alors, malgré l'appel d'air
des fenêtres ouvertes et des oiseaux, le ciel s'embrase et
c'est la rixe, l'affrontement, le corps à corps, la querelle
de clocher. L'univers de Michonze bascule du calme avant la tempête
à la tempête des calmes.
Tout ceci est annoncé avec la sobriété nécessaire
et suffisante car l'extraordinaire n'est qu'un ordinaire renforcé
de lui-même par l'amoncellement d'un banal quotidien indifférent
à l'exploit. La grande Tradition est passée par là
qui dicte à Michonze le sens de la mesure. La palette du
peintre suit les émois maîtrisés par des coloris
pastels rehaussés quelquefois d'une teinte vive. Elle ne
force pas l'expression, la dominante est souvent sourde, mais compose
des tons voisins comme sont voisins les personnages du tableau.
A cette hauteur, il n'y a plus d'histoire mais poésie, absence
de sujet et de titre. Eternité ou temps d'arrêt, les
deux se confondent. Tout est simultanéité ou géographie.
Chacun vit sa vie dans un moment sans suite. Tout s'emplit d'une
unique condition humaine à visage multiple surprise d'avoir
été jetée là, quelque part sur la terre
et de pouvoir perdurer...
Alors, avec les personnages, les arbres, les maisons, les oiseaux,
la colline ou la mer, on attend...
Max Fullenbaum
(Février 1997)
Découverte de Michonze
Au début des années quatre-vingts, jeune marchand
de tableaux à la recherche de découvertes et de connaissances,
je me promenais rue de Seine et rue des Beaux-Arts.
Je connaissais déjà la galerie Abel Rambert pour
y avoir contemplé des Pascin, des Pressmane. Parfois j'osais
m'entretenir avec le propriétaire de la Galerie que je respectais
profondément pour ses choix d'artistes révélant
un goût personnel de la peinture et une passion solide (ce
qui me paraîssait se démarquer de l'opportunisme ambiant
du voisinage plus soucieux de commercialiser une mode qu'un beau
tableau).
Ce jour-là, mon regard se posa sur une toile de petite dimension
qui me surprit par sa richesse et sa force d'évocation poétique.
J'appris qu'il s'agissait d'un Michonze. J'eus immédiatement
envie de posséder cette oeuvre mais le prix - pourtant abordable
- découragea mon élan de jeune collectionneur intrépide.
Depuis ce jour, je suis imprégné de la magie des tableaux
de Michonze.
Par la suite, je m'informai sur ce peintre. Pourquoi cet artiste
si talentueux, récemment décédé, ne
jouissait-il pas d'un renom plus important ?
J'appris qu'il était cependant reconnu et apprécié
d'un nombre considérable d'amateurs éclairés
et de grands collectionneurs. Son oeuvre n'avait pas touchée
le grand public parce qu'elle s'était résolument écartées
des courants dominateurs de l'époque et notamment du surréalisme.
Néanmoins, certains esprits brillants venaient contredire
cette exclusion en s'étant passionné, du vivant du
peintre, pour sa démarche intellectuelle qu'il plaçait
dans la mouvance de Gruber, Soutine, Pascin, Balthus...
Refusant de prendre des trains en marche, Michonze réalisa
toujours une peinture conforme à sa vision alors que son
immense talent lui aurait permis, s'il l'avait voulu, d'obtenir
la gloire en se conformant aux tendances du jour.
Mais l'oeuvre en elle-même m'intéresse plus que son
parcours. Ce parcours appartient à l'époque (1902-1982)
mais l'oeuvre, tout entière, nous appartient, à nous
qui avons à coeur de la faire connaître.
J'eus la chance de retrouver des tableaux de Michonze des années
trente, rarissimes ainsi que d'autres des années cinquante.
Les années passaient... Ma collection de Michonze s'enrichissait.
De New- York, Londres, de Paris, d'Israël, on m'appelait pour
m'en proposer. A chaque fois, je me précipitais avec l'excitation
de trouver un trésor. Je vivais la passion de la collection,
celle d'aller toujours quérir les pièces les plus
rares.
Avec Michonze, c'était cependant différent. Certes,
je constituais une collection mais plus encore me tenait le désir
de réparer une injustice et l'envie de faire connaître
un grand peintre pratiquement jamais exposé en France à
ceux, nombreux selon moi, susceptibles de l'aimer. C'est ainsi que
je me suis décidé à organiser cette exposition,
me trouvant, à cette occasion, à l'origine de l'édition
d'une précieuse et historique monographie sur Michonze.
Michonze ne donnait jamais de titre à ses oeuvres: il voulait
éviter au spectateur d'être enfermé dans une
suggestion formelle qui influencerait sa vision du tableau.
Ses scènes animées sont ambigües dans la mesure
où d'une part, elles nous paraissent familières et
d'autre part, dans la mesure où elles suscitent un sentiment
étrange et merveilleux.
Familières parce que tout ce qui est représenté
est aisément reconnu : hommes, chiens, chevaux, chats, collines,
villages, arbres, maisons. Le décor est planté avec
une rigoureuse simplicité. Les acteurs sont humains, bien
trop humains, trop banalement humains pour être vrais. Cet
extrème naturel fait finalement basculer la réalité
vers quelque chose d'inconnu qui la conteste. A ce moment, notre
perception vacille, tout se transfigure en surréalité.
L'univers trop familier devient merveilleux au sens initiatique.
Nous perdons les repères sur lesquels nous appuyions notre
vision. Il faut regarder à nouveau.
On peut s'arrêter en cours de route dans une vision au premier
degré. Le spectateur sera alors renvoyé à sa
propre image et ne découvrira que ce qu'il possède
déjà. La peinture de Michonze sera pour ces non-voyants
une peinture anecdotique.
Les autres, plus heureux, revenant sur le métier, auront
le plaisir de la découverte. Très vite, ils seront
sensibles à la qualité du dessin, à la délicatesse
des rapports de tons" à l'audace de ces scènes
animées pleines de vie et d'intelligence de la couleur.
Les plus chanceux, ceux pour qui la peinture est une source de
joie pour l'âme seront envahis par un sentiment ineffable
de poésie pure, une sensation de présence habitée
par un silence, parcelle d'éternité.
Rares sont les artistes comme Michonze dont l'art échappe
au décoratif pour atteindre la plus haute spiritualité
avec des moyens classiques.
Quoi de plus classique, en effet, que ces déjeuners sur
l'herbe où les femmes sont nues et les hommes habillés
? Mais il ne nous vient pas à l'esprit, cependant, d'être
choqués à première vue par cette situation
parce qu'elle parait plastiquement naturelle. C'est après
réflexion, au cours de la re-vision, que nous distinguons
le hiatus, le paradoxe des situations de ces femmes nues installées
paisiblement dans la quotidienneté des gestes. Ce panthéisme
voulu par Michonze illustre parfaitement l'humour du qualificatif
artiste naturaliste-surréel dont Michonze s'était,
par dérision, affublé.
J'envie les collectionneurs qui vont faire, à l' occasion
de cette première exposition Michonze à Paris depuis
sa mort, la connaissance de cette oeuvre car il se présente
rarement un peintre d'une importance historique qui soit encore
à découvrir. Un peintre que l'on pourrait accrocher
au Musée entre Gruber et Balthus.
Je souhaite que leur joie et leur plaisir équivalent les
miens, toujours renouvelés et jamais assouvis depuis déjà
plus de quinze ans !
Francis Barlier (Février 1997)
..."Mes sujets n'ont pas de sujet.
Ils n'existent que dans un but poétique. Si la poésie
est là, le tableau est achevé. Aucune histoire. De
la poésie pure, de préférence sans titre..."
Extrait d'une. lettre de Michonze au critique
Anglais
Peter Stone
, 1959
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