Gregoire MICHONZE

Né en 1902 à Kichineff, Bessarabie.

Gregoire Michonze

Gregoire Michonze
Retour

Le dépaysement des références

Quinze ans après sa mort, Michonze n' est pas encore reconnu à sa juste valeur sauf par des collectionneurs fervents et cela est l'essentiel. On peut néanmoins se demander pourquoi la consécration d'un peintre de cette importance, si contemporain dans sa démarche, si troublant dans ses questions, met autant de temps à se réaliser.

Michonze, lui même, dans une de ses notes brèves, nous indique une voie :
Ce sont les hommes de lettres qui écrivent sur la peinture. Or, rares sont ceux, parmi eux, qui comprennent le côté purement tactile d'une oeuvre peinte.

La seconde moitié du vingtième siècle marque bien, en effet, la perte du tactile. Entre télévision et ordinateur, la technique fait écran entre le monde et nous. Les machines modifient nos actes et nos pensées. Nous gagnons du temps en perdant nos sens. L'art conceptuel contemporain est une porte de sortie, presque un aveu d'impuissance devant la réalité tangible. Or, Michonze se meut dans la lenteur du jour avec un sentiment aigu de la durée. Ses tableaux ont exigé l'arrêt devant les hommes du présent mais aussi devant les oeuvres du passé. Si Michonze demande à ce que la peinture soit vue au toucher, c'est tout simplement parce qu'on ne peut faire et se regarder faire et que l'art du peintre consiste à transmuer la matière, à sacraliser des pigments.
Le peintre comme le poète doit décrire ce qu'il a vu et non ce qu'il voit. En voyant, on ne peut pas décrire pour la simple raison qu'on voit.

Voir est donc un acte important que Michonze situe dans le temps: on voit, puis on a vu. Ensuite, on se met au travail. Il n'est pas étonnant que l'acuité du regard de Michonze le conduise à nous suspecter, nous, les commentateurs, d'êtres obnubilés par le mot, de préférer la facilité de langage qui nous ressemble et nous rassemble à la multiplicité du concret et du visible qui s'évanouit et nous échappe faute de leur avoir consacré du temps. Nous nous défions de l'inconfort du singulier entraperçu dans la brièveté de l'instant et lui préférons, pour nous rassurer, le général et l'abstraction que nous retrouvons en permanence en nous-mêmes après nous être carrés dans un bon fauteuil.

Au fond, il s'agit tout simplement de générosité et du don de soi, difficiles à obtenir au moyen de la vision interposée et anonyme de cette fin de siècle. Notre aveuglement et notre intelligence nous font, par défaut, apprécier les mouvements en isme, où les idées complexes se rangent dans le tiroir d'un grand Tout. C'est aussi commode que le meuble destiné à cet usage.

L'ennui avec Michonze c'est qu'il avait un isme grand ouvert par Max Ernst son ami, et qu'il ne s'y est pas rangé à côté des autres, aujourd'hui tous célèbres. Il s'y est intéressé pendant deux à trois ans, à la fin des années vingt, puis il est sorti du tiroir pour poursuivre sa quête, toujours entouré d'amis et pourtant éternellement seul, comme le souligne Henry Miller.

Dans les froides années trente où il subit avec ses contemporains l'irrésistible ascension de la barbarie, l'homme Michonze devient le peintre Michonze. Il pointe son temps avec son art. La collectivité se dissout, les hommes, prisonniers d'eux-mêmes, en attendant de l'être d'un périmètre barbelé, supportent un temps indifférent, probablement éternel à l'échelle humaine.
Les groupes se font troupes.

Déjà, en 1926, Michonze écrivait :
tout bon surréaliste, tout surréaliste qui se respecte, doit aller deux fois par semaine au Louvre, les meilleurs surréalîstes sont là.

Michonze indiquait très tôt la direction qu' il ne quittera plus à partir des années 30. Tel un personnage de Thomas Bernhard, il va régulièrement fréquenter les Maîtres Anciens, s'asseoir à côté d'eux et les inscrire dans son oeuvre. Henry Miller ne s'y est pas trompé :
- C'est un Maître Ancien! répondra-t-il à ses amis le questionnant sur l'auteur du tableau, en l'occurrence Michonze, accroché au mur de sa chambre. Par ces mots, l'ami fidèle est fidèle à l'oeuvre du peintre qu'il estime.

Après avoir fréquenté les surréalistes et épuisé rapidement leur nouveauté, Michonze s'installe dans son grand-oeuvre qu'il va conduire inlassablement jusqu'à sa mort et qui fait sa grandeur : celui du dépaysement des références.

Que faut-il en dire ? D'autres que moi ont déjà parlé du dépaysement de Michonze, en citant Nietzsche, j'ai le mal du pays sans avoir de pays.
On peut effectivement décrire ce dépaysement dans les faits et dans sa biographie. Né en 1902 dans une Bessarabie d'abord Russe puis Roumaine, il s'exile en France en 1922, épouse Una Maclean, artiste écossaise et se retrouve pendant deux ans, après s'être engagé dans l'armée Française, prisonnier en Allemagne dans un stalag près de Brême à proximité d'un camp de prisonniers russes dont il traduira les souffrances inhumaines dans des oeuvres bouleversantes.

Pourtant, le véritable dépaysement de Michonze, c'est au Louvre qu'il se trouve où il y a tant à voir au toucher. Il est Français, Espagnol, Hollandais, Italien... Il porte les noms de Breughel, Rembrandt, Vermeer, le Nain ou des Primitifs, qui sont, chacun à leur manière, un pays natal pour Michonze. Le dépaysement tactile de Michonze puise aux sources de l'art plastique des références millénaires qui font sa poésie spécifique qui n' est pas celle de la littérature. Le dépaysement de Michonze est ce qu' il a vu, temps passé, et qu' il va utiliser après-coup, temps présent.

Cela commence par la création d'un monde familier que Breughel n'aurait pas renié. Hommes, femmes, enfants, animaux, arbres forment au premier coup d'oeil des scènes déjà vues, qu' on pourrait qualifier généralement de champêtres. Les profils des personnages coupent l'air. Il y a un goût pour la multitude mais curieusement cette multitude est seule. Tout paraît identique et pourtant tout est différent. Michonze fait confiance à l'unique pour capter le différent.

L'unique, c'est l'Art, le différent, c'est le Temps.

L'art de Michonze est celui de la permanence. Il ne désire pas innover. Il couve en lui les Maîtres Anciens. Son art est leur métier. Son bonheur est de peindre.
Avec la même intuition que Borges, dans sa nouvelle du Quichotte de Pierre Ménard, Michonze devine qu'il suffit de vivre son temps pour qu'une oeuvre réalisée avec les moyens du passé contienne en elle la modernité éternelle au devenir. Et la modernité de Michonze est profonde puisqu'elle fait songer à celle de Samuel Beckett, elle est profondément humaine.
Michonze a eu, en effet, l'extraordinaire capacité d'enfermer la durée dans son regard. En conservant les techniques traditionnelles au service d'un regard vierge, il crée, comme Balthus, une dichotomie discrète qui devient un espace-temps car les techniques traditionnelles du savoir-faire, par leur lenteur, enferment un devenir, c'est-à-dire une durée en marche que te tableau infuse.

C' est comme si Michonze avait regardé le vingtième siècle à l'aide de regards anachroniques subtilisés au Musée.
Les femmes, dans une toute autre perspective que celle de Manet, sont nues comme au premier jour au milieu d'hommes habillés, les oiseaux sont des archétypes d'oiseaux tout comme les mammifères et ces décalages extrèmement simples, destinés à induire une complexité dans la simplicité, se révèlent porteurs d'un pouvoir d'étrangeté bien plus persistant que les spectaculaires machinations verbales des peintres surréalistes que Michonze a pu juger outrancières.

Les personnages de Michonze semblent avoir été surpris par l'artiste au moment où, perdus dans leur réflexion intime, ils s' abandonnent enfin à leur vie intérieure. Il campe sur son tableau des êtres ignorant qu'ils sont observés. Prise à son insu, cette diversité de personnages aune pénétrante présence... On imagine aisément la somme d'observations requises et l'imposant travail de mémoire de l'après avoir vu, nécessaires à la création d'une telle comédie humaine !

Contrairement aux personnages de Balthus, ceux de Michonze ne s'exhibent pas.. Ils sont coupés du monde extérieur. Il n'y a pas, dans ces scènes, d'effet miroir où le spectateur pourrait être un voyeur troublant par sa présence le calme du tableau. Une trop grande sensualité apparaîtrait à Michonze comme une concession à la facilité.
Non, les personnages de Michonze sont plongés dans une réflexion ou une activité solitaire intenses et on a l'impression que leur grand nombre facilite leur isolement. Leur anonymat garantit leur existence et leur singularité. Aucun ne se fond dans la foule. Même le paysage semble avoir sa vie propre. Des natures mortes parsèment çà et là le tableau comme pour souligner les immobilités éternelles. Tout ce qui n' est pas humain joue le rôle d'une pendule. L'ambiance est pacifique, quelquefois chaleureuse, certainement tolérable jusqu' à ce qu'un trop-plein d'êtres déborde l'espace vital. Alors, malgré l'appel d'air des fenêtres ouvertes et des oiseaux, le ciel s'embrase et c'est la rixe, l'affrontement, le corps à corps, la querelle de clocher. L'univers de Michonze bascule du calme avant la tempête à la tempête des calmes.

Tout ceci est annoncé avec la sobriété nécessaire et suffisante car l'extraordinaire n'est qu'un ordinaire renforcé de lui-même par l'amoncellement d'un banal quotidien indifférent à l'exploit. La grande Tradition est passée par là qui dicte à Michonze le sens de la mesure. La palette du peintre suit les émois maîtrisés par des coloris pastels rehaussés quelquefois d'une teinte vive. Elle ne force pas l'expression, la dominante est souvent sourde, mais compose des tons voisins comme sont voisins les personnages du tableau.

A cette hauteur, il n'y a plus d'histoire mais poésie, absence de sujet et de titre. Eternité ou temps d'arrêt, les deux se confondent. Tout est simultanéité ou géographie. Chacun vit sa vie dans un moment sans suite. Tout s'emplit d'une unique condition humaine à visage multiple surprise d'avoir été jetée là, quelque part sur la terre et de pouvoir perdurer...
Alors, avec les personnages, les arbres, les maisons, les oiseaux, la colline ou la mer, on attend...

Max Fullenbaum (Février 1997)

Découverte de Michonze

Au début des années quatre-vingts, jeune marchand de tableaux à la recherche de découvertes et de connaissances, je me promenais rue de Seine et rue des Beaux-Arts.

Je connaissais déjà la galerie Abel Rambert pour y avoir contemplé des Pascin, des Pressmane. Parfois j'osais m'entretenir avec le propriétaire de la Galerie que je respectais profondément pour ses choix d'artistes révélant un goût personnel de la peinture et une passion solide (ce qui me paraîssait se démarquer de l'opportunisme ambiant du voisinage plus soucieux de commercialiser une mode qu'un beau tableau).

Ce jour-là, mon regard se posa sur une toile de petite dimension qui me surprit par sa richesse et sa force d'évocation poétique. J'appris qu'il s'agissait d'un Michonze. J'eus immédiatement envie de posséder cette oeuvre mais le prix - pourtant abordable - découragea mon élan de jeune collectionneur intrépide. Depuis ce jour, je suis imprégné de la magie des tableaux de Michonze.

Par la suite, je m'informai sur ce peintre. Pourquoi cet artiste si talentueux, récemment décédé, ne jouissait-il pas d'un renom plus important ?

J'appris qu'il était cependant reconnu et apprécié d'un nombre considérable d'amateurs éclairés et de grands collectionneurs. Son oeuvre n'avait pas touchée le grand public parce qu'elle s'était résolument écartées des courants dominateurs de l'époque et notamment du surréalisme. Néanmoins, certains esprits brillants venaient contredire cette exclusion en s'étant passionné, du vivant du peintre, pour sa démarche intellectuelle qu'il plaçait dans la mouvance de Gruber, Soutine, Pascin, Balthus...

Refusant de prendre des trains en marche, Michonze réalisa toujours une peinture conforme à sa vision alors que son immense talent lui aurait permis, s'il l'avait voulu, d'obtenir la gloire en se conformant aux tendances du jour.
Mais l'oeuvre en elle-même m'intéresse plus que son parcours. Ce parcours appartient à l'époque (1902-1982) mais l'oeuvre, tout entière, nous appartient, à nous qui avons à coeur de la faire connaître.

J'eus la chance de retrouver des tableaux de Michonze des années trente, rarissimes ainsi que d'autres des années cinquante.
Les années passaient... Ma collection de Michonze s'enrichissait. De New- York, Londres, de Paris, d'Israël, on m'appelait pour m'en proposer. A chaque fois, je me précipitais avec l'excitation de trouver un trésor. Je vivais la passion de la collection, celle d'aller toujours quérir les pièces les plus rares.
Avec Michonze, c'était cependant différent. Certes, je constituais une collection mais plus encore me tenait le désir de réparer une injustice et l'envie de faire connaître un grand peintre pratiquement jamais exposé en France à ceux, nombreux selon moi, susceptibles de l'aimer. C'est ainsi que je me suis décidé à organiser cette exposition, me trouvant, à cette occasion, à l'origine de l'édition d'une précieuse et historique monographie sur Michonze.

Michonze ne donnait jamais de titre à ses oeuvres: il voulait éviter au spectateur d'être enfermé dans une suggestion formelle qui influencerait sa vision du tableau.
Ses scènes animées sont ambigües dans la mesure où d'une part, elles nous paraissent familières et d'autre part, dans la mesure où elles suscitent un sentiment étrange et merveilleux.
Familières parce que tout ce qui est représenté est aisément reconnu : hommes, chiens, chevaux, chats, collines, villages, arbres, maisons. Le décor est planté avec une rigoureuse simplicité. Les acteurs sont humains, bien trop humains, trop banalement humains pour être vrais. Cet extrème naturel fait finalement basculer la réalité vers quelque chose d'inconnu qui la conteste. A ce moment, notre perception vacille, tout se transfigure en surréalité. L'univers trop familier devient merveilleux au sens initiatique. Nous perdons les repères sur lesquels nous appuyions notre vision. Il faut regarder à nouveau.

On peut s'arrêter en cours de route dans une vision au premier degré. Le spectateur sera alors renvoyé à sa propre image et ne découvrira que ce qu'il possède déjà. La peinture de Michonze sera pour ces non-voyants une peinture anecdotique.

Les autres, plus heureux, revenant sur le métier, auront le plaisir de la découverte. Très vite, ils seront sensibles à la qualité du dessin, à la délicatesse des rapports de tons" à l'audace de ces scènes animées pleines de vie et d'intelligence de la couleur.

Les plus chanceux, ceux pour qui la peinture est une source de joie pour l'âme seront envahis par un sentiment ineffable de poésie pure, une sensation de présence habitée par un silence, parcelle d'éternité.

Rares sont les artistes comme Michonze dont l'art échappe au décoratif pour atteindre la plus haute spiritualité avec des moyens classiques.

Quoi de plus classique, en effet, que ces déjeuners sur l'herbe où les femmes sont nues et les hommes habillés ? Mais il ne nous vient pas à l'esprit, cependant, d'être choqués à première vue par cette situation parce qu'elle parait plastiquement naturelle. C'est après réflexion, au cours de la re-vision, que nous distinguons le hiatus, le paradoxe des situations de ces femmes nues installées paisiblement dans la quotidienneté des gestes. Ce panthéisme voulu par Michonze illustre parfaitement l'humour du qualificatif artiste naturaliste-surréel dont Michonze s'était, par dérision, affublé.

J'envie les collectionneurs qui vont faire, à l' occasion de cette première exposition Michonze à Paris depuis sa mort, la connaissance de cette oeuvre car il se présente rarement un peintre d'une importance historique qui soit encore à découvrir. Un peintre que l'on pourrait accrocher au Musée entre Gruber et Balthus.

Je souhaite que leur joie et leur plaisir équivalent les miens, toujours renouvelés et jamais assouvis depuis déjà plus de quinze ans !

Francis Barlier (Février 1997)

..."Mes sujets n'ont pas de sujet.
Ils n'existent que dans un but poétique. Si la poésie est là, le tableau est achevé. Aucune histoire. De la poésie pure, de préférence sans titre..."

Extrait d'une. lettre de Michonze au critique
Anglais Peter Stone , 1959

Retour    Critiques

  • Retour
  • Biographie
  • Henry Miller
  • Critiques
  • Catalogue

  •