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LE PARADIS FLORAL d' Anna Maria Tsakali
Des plantes et des fleurs, sujets légers et anodins,
bons pour les amateurs et les petits maîtres : le genre
est ainsi consacré depuis des siècles.
Aujourd'hui, pour beaucoup, il paraît insensé de
s'occuper de peindre des fleurs... Notre époque ne se
met plus à rêvasser devant un bouquet. L'art fabrique
d'autres images, étrangement inquiétantes. C'est
peut-être pour cela que peindre de nos jours des fleurs
est audacieux, même provoquant. Surtout quand on aborde
ce sujet avec des intentions purement picturales, quand on le
projette sur l'écran de la toile avec un soin continu,
comme un objet isolé, autonome, exclusif, digne d'observation
et de méditation.
Aucun préjugé n'encombre l'esprit d'Anna Maria
Tsakali. Encore une fois, elle se donne à son travail
avec un amour égal pour la peinture et pour son sujet.
La manière dont elle les traite tous les deux est nécessairement
contemporaine - - comment pourrait-il en être autrement?
- - c'est à-dire qu'elle démontre avec tous les
moyens plastiques possibles combien le tableau, sujet et matière,
n'est que ce qu'il a été depuis toujours: une
chose mentale, de l'art conceptuel. Quant à sa pratique,
elle reste traditionnelle, enrichie de toutes les découvertes
de la modernite que l'artiste exploite avec l'enthousiasme passionné
de l'artisan.
Anna Maria Tsakali ne s'éloigne pas des lieux de son
intimité. Rien d'exotique ni de bizarre n'a de charme
à ses yeux. Dans un dialogue ininterrompu avec son environnement,
l'artiste compte les trésors. C'est avec cette réalité
revisitée qu'elle fait des miracles.
Si, cette fois-ci, les plantes et les fleurs correspondent à
son besoin de nature, cette nature ne se trouve pas loin de
i'endroit ou elle a l'habitude de peindre. Des plantes vertes
d'intérieur, des parterres, des fleurs que l'on rencontre
chez le fleuriste. Il s'agit du décor naturel de son
quotidien et du nôtre. Celui qui accompagne nos petits
aller-retour dans des paysages familiers.
« Les portraits » de plantes de Tsakali, - des caoutchoucs,
des philodendrons, des agaves, des plantes d'intérieur
ou de parc -, peints avec exactitude et sculpturalité,
se tiennent en face de nous comme des êtres dramatiques,
exprimant un besoin d'affection et de survie. Le dessin très
détaillé, la fidélité apparente
aux modèles mais aussi le rêve, l'hyperbole, mettent
en scène de vraies présences expressives.
« Les parterres » cassent la tension créée par
les figures végétales austères: de petites
touffes vivaces basses, modestes au ras des grands murs tâchés
sur lesquels le regard glisse doucement et se prélasse,
puisque rien ne le sollicite.
Ces structures, d'ordonnance chaotique et charmante, semblent
être nées d'un besoin du peintre d'oublier la dure
robustesse de ses grandes plantes du début et de jouer
avec des effets transparents, des glacis polychromes, du graphisme
de filaments emmêlés.
Quand Tsakali s'attaque aux fleurs rencontrées chez le
fleuriste, elle a déjà derrière elle une
connaissance exceptionnelle de son sujet. Le monde de la nature
n'a plus de secret pour elle. Elle sait parfaitement rendre
la souplesse des tiges, la tendresse des pétales, elle
excelle à reproduire admirablement leurs tons, et leurs
nuances, leurs textures soyeuses et veloutées. Dans son
envie de faire l'éloge d'une beauté qui nous est
offerte avec tant de générosité, elle laisse
exploser sa virtuosité. Cela produit des feux d'artifice
magnifiques. Des roses, des pois de senteur, des crocus, des
liliums, des hortensias, des pensées: tout cela dressé
en bouquets, en rangs serrés, une quantité inattendue
provocante, des bataillons joyeux qui sont là pour gagner
nos faveurs. Un paradis de beauté et d'harmonie, un monde
prospère qui semble proliférer et crève
de santé.
Pourtant, en même temps que l'on est en train de jouir
du spectacle, on est aussi pénétré par
le sens que l'artiste suggère discrètement mais
avec insistance. Ces fleurs du bien et du mal, si exquises,
prisonnières dans leurs vases somptueux, sont des symboles
de l'éphémère. Décorations brillantes
d'un instant, elles n'en restent pas moins fragiles et menacées
par la déchéance. On ne peut pas goûter
leur présence fugitive sans quelque tristesse.
Impressionnante est l'image
du frigidaire. Là-bas, derrière la transparence trouble
de la vitrine, les belles fleurs précieuses entassées nous regardent
à travers l'encadrement métallique. Elles ressemblent aux malades
des salles de réanimation, aux âmes du purgatoire, coupés de
la vie mais transmettant encore un ultime éclat. Nous le savons
bien, elles ne tarderont pas à se faner.
Jean-Pierre Renaud cessa de s'occuper d'horticulture car, disait-il,
on lui apprenait à soigner les fleurs, mais pas à
les empêcher de mourir. Devenu plasticien, toute son oeuvre
s'est fondée sur une peur exagérée de la
fin. Anna Maria Tsakali, au contraire, grâce au miracle
de la peinture et à ses matériaux subtiles, est
arrivée de manière admirable à faire décanter
dans ses toiles un peu de vie florale: elle a réussi
à transfuser dans l'éphémere une vie métaphysique,
une beauté durable qui, dans son cadre, peut toujours
donner a son spectateur une joie très pure.
Eurydice Trichon-Milsani
Anna Maria Tsakali m' a dit :
Mon intérêt pour les plantes est ancien. Déja
enfant, dans notre jardin à Glyfada, je regardais les
plantes grandir. La plante, au même titre que l'animal,
est un symbole de l'élan vital. Elle a quelque chose
de très corporel. Elle grandit selon ses besoins. Elle
occupe un lieu précis. Elle ne s'encombre pas de l'inutile.
Sa graine dans la terre deviendra un jour une nouvelle plante.
il y a des plantes qui ont l'air mortes et qui tout à
coup reprennent vie. Elles aiment la compagnie. Elles poussent
en l' espace d'une nuit...
Les plantes ont fait irruption dans mon oeuvre quand, à
l'Ecole, en 1989-90, j'expérimentais divers matériaux
provoquant le hasard. Le résultat de mes manipulations
plastiques a donné en image des spectres organiques qui
sont devenus des éléments végétaux.
Je n'ai pourtant pas voulu les introduire immédiatement
dans mon oeuvre.
Mes premières peintures du monde végétal
sont des «portraits» de plantes traités comme des êtres
" humains. Les racines sont importantes: c'est là où
commencent la vie et l'identité. Quand elles sont nues,
la plante est en danger, ce qui confère un effet dramatique.
Je désire mettre en exergue leur beauté fragile
ainsi que la décrépitude qui les menace.
Les magasins qui vendent des fleurs nous proposent une beauté
dans la ville qui se trouve en contradiction avec toutes les
choses dures et agressives qui les entourent.
Soudain, parmi les lignes austères des architectures,
parmi tant d'éléments mécaniques ternes,
brille la beauté des fleurs.
C'est comme si leur beauté pouvait changer nos esprits,
sauver le monde.
Pour réaliser mes tableaux, je fais collaborer le modèle,
le hasard et l'imaginaire. Il s'agit d'un procédé
complexe. Je commence toujours par une effervescence de la matière.
Le hasard suscite des phénomènes visuels qui attisent
mon regard et m'incitent à intervenir consciemment. Pour
arriver à jouer de manière profitable entre le
réel et l'imaginaire, pour combiner la matière
et la ligne qui introduit le récit, c'est un travail
délicat et patient. C'est la peinture qui me guide: je
suis toujours à l'écoute de ses messages.
«Je ne peins pas la figure humaine, je peins son regard. La
figure, perdue, est à redécouvrir. Je parle de
l'expérience humaine dans un monde qui déforme
nos visages.
Les plantes, comme les hommes, sont des êtres organiques,
des vies qui grandissent sous certaines conditions. Je les observe
et les analyse. J'utilise les plantes comme des métaphores.
En parlant d'elles, je parle de la condition humaine.
J'ai besoin de la distance qu'introduit la métaphore.
Elle permet toutes sortes de métamorphoses. Elle produit
un réel décalé, différent. Grâce
à elle, je donne libre cours à mon imagination
pour composer à ma manière les éléments
naturels en echappant aux stéréotypes. Ce faisant,
je cherche aussi à dévoiler un parcours secret
de l'âme, à imprimer dans l'image le temps avec
les doutes, les surprises et les certitudes. Il s'agit pour
moi d'un procédé poétique qui met en mouvement
le langage plastique.
L'effort d'organiser l'oeuvre jusqu'à sa forme finale
fait émerger les éléments organiques les
plus invisibles qui dépassent de beaucoup mes intentions
initiales et mes idées conscientes.
C'est cela, pour moi, la magie de la peinture. La révélation
de moi-même et du monde.
Peindre, c'est une sorte d'amour vécu qui met en scène
toutes les facettes de ma identité, embrassant le champ
le plus vaste de ma liberté.
Dans ce travail, j'ai été attirée par
les fleurs à cause de leur fragilité et de leur
vitalité, de l'éphémère et en même
temps de l' énergie qu' elles dégagent. Je suis
interessée surtout par leur aspect tragique: la beauté
qui dialogue avec la déchéance. Ce sont les deux
ornières entre lesquelles se déroule la vie de
l'homme, où éclate la force de l'amour pour la
vie.
La plupart de mes oeuvres témoignent de ma prédilection
pour le vide. Je crois qu'à chaque chose présente
correspond une vacuité, une absence. J'essaie chaque
fois de sonder la qualité de cette absence. Elle m'aide
à sentir l'importance de tout ce qui est présence
à l'intérieur de mes toiles. Présence -
Absence sont les deux pôles de mon activité imaginative
» .
ETM --
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