Anna Maria TSAKALI

Née en 1959 au Pirée.

LE PARADIS FLORAL d' Anna Maria Tsakali

Des plantes et des fleurs, sujets légers et anodins, bons pour les amateurs et les petits maîtres : le genre est ainsi consacré depuis des siècles.
Aujourd'hui, pour beaucoup, il paraît insensé de s'occuper de peindre des fleurs... Notre époque ne se met plus à rêvasser devant un bouquet. L'art fabrique d'autres images, étrangement inquiétantes. C'est peut-être pour cela que peindre de nos jours des fleurs est audacieux, même provoquant. Surtout quand on aborde ce sujet avec des intentions purement picturales, quand on le projette sur l'écran de la toile avec un soin continu, comme un objet isolé, autonome, exclusif, digne d'observation et de méditation.

Aucun préjugé n'encombre l'esprit d'Anna Maria Tsakali. Encore une fois, elle se donne à son travail avec un amour égal pour la peinture et pour son sujet. La manière dont elle les traite tous les deux est nécessairement contemporaine - - comment pourrait-il en être autrement? - - c'est à-dire qu'elle démontre avec tous les moyens plastiques possibles combien le tableau, sujet et matière, n'est que ce qu'il a été depuis toujours: une chose mentale, de l'art conceptuel. Quant à sa pratique, elle reste traditionnelle, enrichie de toutes les découvertes de la modernite que l'artiste exploite avec l'enthousiasme passionné de l'artisan.

Anna Maria Tsakali ne s'éloigne pas des lieux de son intimité. Rien d'exotique ni de bizarre n'a de charme à ses yeux. Dans un dialogue ininterrompu avec son environnement, l'artiste compte les trésors. C'est avec cette réalité revisitée qu'elle fait des miracles.
Si, cette fois-ci, les plantes et les fleurs correspondent à son besoin de nature, cette nature ne se trouve pas loin de i'endroit ou elle a l'habitude de peindre. Des plantes vertes d'intérieur, des parterres, des fleurs que l'on rencontre chez le fleuriste. Il s'agit du décor naturel de son quotidien et du nôtre. Celui qui accompagne nos petits aller-retour dans des paysages familiers.

« Les portraits » de plantes de Tsakali, - des caoutchoucs, des philodendrons, des agaves, des plantes d'intérieur ou de parc -, peints avec exactitude et sculpturalité, se tiennent en face de nous comme des êtres dramatiques, exprimant un besoin d'affection et de survie. Le dessin très détaillé, la fidélité apparente aux modèles mais aussi le rêve, l'hyperbole, mettent en scène de vraies présences expressives.
« Les parterres » cassent la tension créée par les figures végétales austères: de petites touffes vivaces basses, modestes au ras des grands murs tâchés sur lesquels le regard glisse doucement et se prélasse, puisque rien ne le sollicite.
Ces structures, d'ordonnance chaotique et charmante, semblent être nées d'un besoin du peintre d'oublier la dure robustesse de ses grandes plantes du début et de jouer avec des effets transparents, des glacis polychromes, du graphisme de filaments emmêlés.
Quand Tsakali s'attaque aux fleurs rencontrées chez le fleuriste, elle a déjà derrière elle une connaissance exceptionnelle de son sujet. Le monde de la nature n'a plus de secret pour elle. Elle sait parfaitement rendre la souplesse des tiges, la tendresse des pétales, elle excelle à reproduire admirablement leurs tons, et leurs nuances, leurs textures soyeuses et veloutées. Dans son envie de faire l'éloge d'une beauté qui nous est offerte avec tant de générosité, elle laisse exploser sa virtuosité. Cela produit des feux d'artifice magnifiques. Des roses, des pois de senteur, des crocus, des liliums, des hortensias, des pensées: tout cela dressé en bouquets, en rangs serrés, une quantité inattendue provocante, des bataillons joyeux qui sont là pour gagner nos faveurs. Un paradis de beauté et d'harmonie, un monde prospère qui semble proliférer et crève de santé.
Pourtant, en même temps que l'on est en train de jouir du spectacle, on est aussi pénétré par le sens que l'artiste suggère discrètement mais avec insistance. Ces fleurs du bien et du mal, si exquises, prisonnières dans leurs vases somptueux, sont des symboles de l'éphémère. Décorations brillantes d'un instant, elles n'en restent pas moins fragiles et menacées par la déchéance. On ne peut pas goûter leur présence fugitive sans quelque tristesse.
Impressionnante est l'image du frigidaire. Là-bas, derrière la transparence trouble de la vitrine, les belles fleurs précieuses entassées nous regardent à travers l'encadrement métallique. Elles ressemblent aux malades des salles de réanimation, aux âmes du purgatoire, coupés de la vie mais transmettant encore un ultime éclat. Nous le savons bien, elles ne tarderont pas à se faner.

Jean-Pierre Renaud cessa de s'occuper d'horticulture car, disait-il, on lui apprenait à soigner les fleurs, mais pas à les empêcher de mourir. Devenu plasticien, toute son oeuvre s'est fondée sur une peur exagérée de la fin. Anna Maria Tsakali, au contraire, grâce au miracle de la peinture et à ses matériaux subtiles, est arrivée de manière admirable à faire décanter dans ses toiles un peu de vie florale: elle a réussi à transfuser dans l'éphémere une vie métaphysique, une beauté durable qui, dans son cadre, peut toujours donner a son spectateur une joie très pure.

Eurydice Trichon-Milsani

Anna Maria Tsakali m' a dit :

Mon intérêt pour les plantes est ancien. Déja enfant, dans notre jardin à Glyfada, je regardais les plantes grandir. La plante, au même titre que l'animal, est un symbole de l'élan vital. Elle a quelque chose de très corporel. Elle grandit selon ses besoins. Elle occupe un lieu précis. Elle ne s'encombre pas de l'inutile. Sa graine dans la terre deviendra un jour une nouvelle plante. il y a des plantes qui ont l'air mortes et qui tout à coup reprennent vie. Elles aiment la compagnie. Elles poussent en l' espace d'une nuit...

Les plantes ont fait irruption dans mon oeuvre quand, à l'Ecole, en 1989-90, j'expérimentais divers matériaux provoquant le hasard. Le résultat de mes manipulations plastiques a donné en image des spectres organiques qui sont devenus des éléments végétaux. Je n'ai pourtant pas voulu les introduire immédiatement dans mon oeuvre.

Mes premières peintures du monde végétal sont des «portraits» de plantes traités comme des êtres " humains. Les racines sont importantes: c'est là où commencent la vie et l'identité. Quand elles sont nues, la plante est en danger, ce qui confère un effet dramatique. Je désire mettre en exergue leur beauté fragile ainsi que la décrépitude qui les menace.

Les magasins qui vendent des fleurs nous proposent une beauté dans la ville qui se trouve en contradiction avec toutes les choses dures et agressives qui les entourent.
Soudain, parmi les lignes austères des architectures, parmi tant d'éléments mécaniques ternes, brille la beauté des fleurs.
C'est comme si leur beauté pouvait changer nos esprits, sauver le monde.

Pour réaliser mes tableaux, je fais collaborer le modèle, le hasard et l'imaginaire. Il s'agit d'un procédé complexe. Je commence toujours par une effervescence de la matière. Le hasard suscite des phénomènes visuels qui attisent mon regard et m'incitent à intervenir consciemment. Pour arriver à jouer de manière profitable entre le réel et l'imaginaire, pour combiner la matière et la ligne qui introduit le récit, c'est un travail délicat et patient. C'est la peinture qui me guide: je suis toujours à l'écoute de ses messages.

«Je ne peins pas la figure humaine, je peins son regard. La figure, perdue, est à redécouvrir. Je parle de l'expérience humaine dans un monde qui déforme nos visages.

Les plantes, comme les hommes, sont des êtres organiques, des vies qui grandissent sous certaines conditions. Je les observe et les analyse. J'utilise les plantes comme des métaphores. En parlant d'elles, je parle de la condition humaine.
J'ai besoin de la distance qu'introduit la métaphore. Elle permet toutes sortes de métamorphoses. Elle produit un réel décalé, différent. Grâce à elle, je donne libre cours à mon imagination pour composer à ma manière les éléments naturels en echappant aux stéréotypes. Ce faisant, je cherche aussi à dévoiler un parcours secret de l'âme, à imprimer dans l'image le temps avec les doutes, les surprises et les certitudes. Il s'agit pour moi d'un procédé poétique qui met en mouvement le langage plastique.

L'effort d'organiser l'oeuvre jusqu'à sa forme finale fait émerger les éléments organiques les plus invisibles qui dépassent de beaucoup mes intentions initiales et mes idées conscientes.
C'est cela, pour moi, la magie de la peinture. La révélation de moi-même et du monde.
Peindre, c'est une sorte d'amour vécu qui met en scène toutes les facettes de ma identité, embrassant le champ le plus vaste de ma liberté.

Dans ce travail, j'ai été attirée par les fleurs à cause de leur fragilité et de leur vitalité, de l'éphémère et en même temps de l' énergie qu' elles dégagent. Je suis interessée surtout par leur aspect tragique: la beauté qui dialogue avec la déchéance. Ce sont les deux ornières entre lesquelles se déroule la vie de l'homme, où éclate la force de l'amour pour la vie.

La plupart de mes oeuvres témoignent de ma prédilection pour le vide. Je crois qu'à chaque chose présente correspond une vacuité, une absence. J'essaie chaque fois de sonder la qualité de cette absence. Elle m'aide à sentir l'importance de tout ce qui est présence à l'intérieur de mes toiles. Présence - Absence sont les deux pôles de mon activité imaginative » .

ETM --

retour

  • Retour
  • Critiques
  • Biographie
  • Catalogue