Maxime VARDANIAN

Né en 1962 à Tachkent, Ouzbékistan.

Maxime Vardanian

Les formalistes russes déniaient l'importance de la biographie d'un artiste dans l'analyse de son oeuvre. Selon moi, rechercher les liens entre la création d'un peintre et son histoIre personnelle, définir si l'une est la cause ou la conséquence de l'autre, s'apparente au débat sur l'oeuf et la poule. Certains affirment ainsi que les hommes n'ont, non pas dessiné l'ichtyosaure après l'avoir observé dans la nature, mais que les hommes ont remarqué l'ichtyosaure après que le peintre l'ait représenté. De même, il nous semblait qu'un cheval possédait quatre pattes jusqu'au moment où les cubistes ont imaginé un cheval à six pattes. Alors, nous avons été convaincus qu'un cheval a bien évidemment six pattes. Lorsqu'un artiste invente un fait, son invention prend forme dans le réel. C'est une très belle idée. Toute l'histoire de l'humanité suivrait ici le vecteur de l'histoire de l'art. Mais ma propre vie m'a enseigné autre chose et m'a mené par des chemins bien plus prosaïques.

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J'ai grandi à Tachkent. Dans le centre de la ville, se trouvait un musée formidable. On pouvait y admirer des oeuvres de la Renaissance italienne, quelques Rubens, un Rembrandt et de très nombreuses natures mortes flamandes. Il s'agissait d'une collection de rêve pour un musée provincial. C'était ma grand-mère qui m'emmenait au musée. Elle n'aimait pas les Rubens, mais adorait les natures mortes. Celles-ci représentaient des "petits déjeuners". Il y avait des huîtres, des citrons, des morceaux de jambonneau, des carafes de vin à profusion. Ce qui, de nos jours, serait considéré comme trop copieux, même pour un déjeuner ou un dîner. Ma grand-mère aimait particulièrement un tableau. Sur le bord de la table, des huîtres. Au premier plan, un citron épluché. Sa peau tombait en serpentin le long de la nappe. Sur le citron, , était posée une mouche. La mouche était comme vivante, le citron aussi. Un jour, devant cette peinture, ma grand-mère me dit, émue, en montrant la belle montre en or de mon grand-père (qu'elle portait depuis sa mort) : "si un jour tu apprends à dessiner comme cela, la montre est à toi" . Etrangement, une telle proposition mercantile déclencha mon inspiration. Et quand, beaucoup plus tard, je peignis mes premières natures mortes avec des peaux de citron coupées en serpentin, elle m'offrit la montre. Mais encore aujourd'hui, une question me perturbe. Et si ma grand-mère avait aimé Rubens et non pas les natures mortes flamandes ? Et si j'avais été indifférent à cette montre?

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Tachkent est une grande ville orientale. On y trouve métro et tramway: Seulement sur les rails du tramway, se promènent des vaches et des moutons. Comme dans chaque ville orientale, le coeur de la cité est le marché. Nous vivions en face de celui-ci. A six heures du matin, les marchandises commençaient à affluer. Devant les portes du bazar, s'entassait une quantité énorme de camions et d'ânes attelés à leur grosse charrette. Chaque matin, nous étions réveillés par leurs braiments. Le soir, montait jusqu'à nos fenêtres, l'odeur entêtante des fruits blets. Tous nos voisins dans l'immeuble étaient des marchands de ce marché. Ils parlaient toujours très fort et gesticulaient avec leurs bras, même quand ils étaient chez eux. Je jouais avec leurs enfants. Dans leurs jeux, ils s'amusaient à vendre toutes sortes de choses. J'avais un ami dont les parents tenaient un magasin d'oranges. A quinze ans, mon ami s'est mis à travailler avec ses parents sur le marché. Quand nous en avons eu vingt-trois, était déjà quelqu'un de célèbre dans notre quartier. A vingt-quatre, il me commanda une enseigne pour son magasin: des oranges dans des coupes, des assiettes et des paniers remplis de fruits juteux. Lorsque j'eus fini la toile, il me dit: "Maxime, tu as du talent, tu devrais faire de la peinture..." Il me paya avec vingt kilos d'oranges. Ce furent mes premiers gains artistiques et les premières paroles encourageantes. On m'a dit que cette enseigne est encore accrochée aujourd'hui...

Mes premiers sacrifices sur l'autel des Arts ont eu lieu avant même de réaliser mon envie de me consacrer entièrement à la peinture. Lors de mon service militaire, le commandant de mon bataillon apprit que je dessinais bien. Il me demanda d'effectuer le portrait de sa femme, or celle-ci était fort laide et moustachue. Je fus extrêmement précis et dessinais ce que je voyais. Le commandant me pria d'effacer la moustache. Mais je m'obstinai et tins bon. Je ne voulais pas m'apparenter aux Phéniciens qui dégradaient intentionnellement les oeuvres d'art classique avant de les livrer aux Barbares. Jusqu'à la fin du service, j'eus un ennemi en la personne de mon propre commandant. Ce sacrifice fut réalisé au nom de l'Art. Il s'agissait du premier... Je ne savais pas encore combien d'autres je devais eqsuite accomplir.

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Comme cadeau de mariage, mon arrière-grand-père polonais avait offert à sa femme un service chinois de douze tasses et leurs petites soucoupes. Pendant la Révolution, mon arrière-grand-mère avait tout perdu. N'avait survécu, par miracle, que le service chinois. Des années plus tard, la famille, qui aimait beaucoup voyager, s'était retrouvée à 3000 kilomètres de Varsovie, en Asie Centrale. Là, le service était passé aux mains de ma grand-mère, puis à celles de ma mère. Avec ma mère, le service avait déménagé à Moscou. Avec moi, il était venu à Paris. Au fur et à mesure des déplacements, tous les effets personnels avaient été perdus, même les photos de famille. Des trois générations, n'était restée que la chose la plus fragile au monde: le service en porcelaine chinois de douze tasses et ses douze petites soucoupes. A Paris, personne ne s'en servait jamais. C'était une relique de famille. Il restait toujours emballé dans son carton. Il y a six ans, je m'assis par mégarde sur la boîte, il ne resta rien de la porcelaine. Avec mon derrière, j'avais écrasé toute l'histoire familiale. C'était doublement regrettable! Pour l'histoire de la famille et pour la façon dont le cadeau de mariage de mon arrière grand-mère avait été anéanti. Triste événement! Le souvenir même m'en dégoûte.

Il y a six ans, j'ai commencé une grande série de tableaux avec des tasses et des petites soucoupes. La série s'agrandit. Mais l'amertume de cette maladresse irréparable ne disparaît pas...

Mais revenons au lien entre la cause et la conséquence - et si je ne m'étais pas assis sur ce fichu carton? N'aurais-je donc pas peint mes tableaux avec mes tasses? Mon Dieu, des questions éternelles.

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Avant mon arrivée à Paris, je n'avais vu les oeuvres de Chardin que dans des livres. La texture sur les reproductions paraissait très charnue, sa touche épaisse me semblait être due à l'utilisation de pinceaux très larges, on sentait dans les objets de la lourdeur et de la stabilité. Mon imagination dessinait le reste et les tableaux prenaient des dimensions gigantesques.

J'étais ensorcelé par Chardin pendant plusieurs années. J'ai d'ailleurs peint plusieurs tableaux "à la Chardin", ainsi agrandi les formats des toiles jusqu'à les avoir comme les siennes. La texture de mes natures-mortes est devenue aussi charnue, les formats aussi importants. Et voilà qu'à Paris, au Louvre, j'ai vu - ses oeuvres authentiques... comment ai-je survécu à cela? Devant moi étaient accrochées des miniatures. Leur format était à peine plus grand qu'une boîte de cigares. La texture y était mais dans un format réduit de cent fois, elle aussi prenait une allure réduite. ...Mon deuxième amour envers Chardin ne s'est déclaré que beaucoup plus tard; une longue période fut nécessaire à la guérison de mes plaies.

Quel bel artiste tout de même !

Mon peintre préféré.

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