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Vers l'ennuagement du monde
(sur la peinture d'Albert Woda)
Telles, à peine voilées, ces deux langues de terre qui se touchent
par leur pointe et séparent une mer dans la pénombre; en ce lieu
d'évanescence du monde dont les formes résistent à la dissolution,
nos regards ont faim de plus d'ombres encore mêlées de lueurs indécises;
il demeure un séjour de douceur où terre, mer, collines, plaines
ne sauraient être disjoints : nulle séparation des éléments dans
cette profondeur improbable de l'étendue, mais une calme respiration
du tout. On distingue aussi une suite d'îlots répandus tels des
grains de poussière à la surface de la mer et ailleurs on suppose
que plonge une falaise ceignant quelque crique retenue dans le silence.
Au milieu d'un tel paysage je garde l'espoir que se révèle à moi
une anse secrète, invisible à mes yeux; si je la découvrais, je
l'aborderais et j'avancerais sur la plage aux sables noirs que je
ferais mienne; viendraient au-devant de moi quelques âmes errantes
qui ne seraient autres que les figures chancelantes d'un feu humide,
réticentes à toute lumière déployée. Que ne pourrais-je être guidé
par le seul désir de ne pas retenir ces âmes et de ne pas trembler
devant leurs si mouvants visages ?
Au-dessus de la mer s'immisce un chemin de nuées s'enroulant sur
elles-mêmes qui enclosent le ciel. La clarté bascule. C'est l'épuisement
de toute lumière. La mer n'est plus qu'une flaque d'eau amère.
Tous les regards suivent l'enfouissement de l'image dans l'image,
dont rien ne peut se dire, sinon qu'elle montre l'infinie fragilité
d'un monde se tenant un instant ouvert encore à la pensée.
Je m'éloigne loin des flammes que j'ai enclouées au bord de mon
rêve.
*
Pourquoi l'obstination des soirs ? Un monde intermédiaire se dévoile,
ni trop près ni trop loin de nous qui appartient aussi bien à la
terre qu'aux cieux, mais qui n'est ni l'une ni l'autre, par où se
propage une nuit impalpable imprégnant toute forme. Le soir vient
s'amortir dans les choses qui s'en imbibent comme un buvard, effaçant
tout trace de vaine lumière. Devant nous se déploie un espace saturé
de nuit, identique à celui qui est au-dedans de nos yeux ; notre
nuit des yeux s'accorde alors à la nuit des choses. Nuit partout.
Pour voir. Les lumières sous-jacentes appréhendent à se manifester.
Le peintre est à l'orée… Il guette le moment où le fil noir ne
se distinguera plus du fil blanc, où l'équivoque est encore possible
entre pas assez de nuit, trop de jour ; quelques instants de plus
et puis, sans qu'on sache comment, les fils s'emmêlent, le blanc
a rejoint le noir. A partir de ce moment se perd l'ultime espoir
de fixer dans la mémoire ce peu de lueur qui hantait encore tout
à l'heure le pied des proches bouquets d'arbres sur la colline.
*
La tombée de la lumière à travers les nuées entérine-t-elle l'idée
que tout ici proviendrait de la hauteur ? Ne peut-on voir les nuées
qu'en relevant la tête, avec les yeux fixés vers le haut, avec le
recueillement et l'attention portée à l'invisible de celui qui prie
? Comme si la ferveur ne tenait qu'à ce mouvement de tension forcenée
du regard, qu'à cette orientation des yeux… Partout la lumière atteint
l'œil, se recueille en lui, s'y concentre, blutée par les nuages.
Ne pourrait-on imaginer plutôt qu'on soit penché sur leur reflet,
au-dessus de l'eau ?
Beauté de la clarté sans haut ni bas. Les nuées enroulent et déroulent
les flux solaires. Elles les digèrent. Absorbent lumière et ténèbres,
les mélangeant et les fondant ensemble. D'elles se précipite parfois
une averse de ténèbres. Sans bruit, va-t-elle inonder la terre ?
Mouillera-t-elle nos yeux ? Les recouvrera-t-ils ?
Nos regards pourraient-ils franchir le seuil du palais des nuées
? Que viser, pour voir quoi ? Progresser vers l'obscurcissement
et, au milieu des voiles les plus épais, dans un interstice en formation,
viendrait s'ouvrir un rêve d'éclaircie définitive.
*
Que sont les arbres là, montrés au bout des plaines, au pied du
coteau ? Quelles vapeurs de feuillages ? Que sont-ils d'autres que
des fumées qui se solidifient ? Seuls ou groupés, pour relier le
ciel au ciel, la terre à la terre, ils sont les silhouettes de l'éloignement
qui n'en finit pas de se lier à la substance du monde. Avec l'apaisement
des soirs ils se profilent et retiennent en eux-mêmes des sèves
ignorées de tous. L'arbre se trace arbre. Dénués. Propres au monde.
* Proche de l'arbre une autre forme se meut, d'une couleur de terre,
à peine retenue d'apparaître…On s'approche de la transparence, on
se garde de l'éblouissement, sous le glacis de la lumière. Un ange
est à fleur de toile avec ces ailes de poussières, déployées sur
la face de l'air. Quelle voix a-t-on vu alors ? Quel chant ? Quel
souffle continu se déploie ? L'arbre est un nuage qui s'enracine,
ici. L'arbre et l'ange se font face, partagent la couleur de terre.
Ils se parlent. L'ange veut ressembler à l'arbre. Il s'illumine.
Flamme d'âme errante, qui n'est qu'une allusion, une voix lumineuse.
Comme ces découpes dans l'os du vide.
L'unité de la lumière
c'est le rayon tombant de la nuée
le soir,
une fois vitrifiée la vue.
Joël-Claude MEFFRE
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